En 2020, j’ai passé plusieurs matins de confinement sur Quadra à marcher dehors, tôt le matin, avec mes petits-enfants. À mon grand âge, j’ai dit : « Regardez ça! Ils viennent d’abattre cet arbre. Regardez les ordures sur la berge! » (Photo : Greystone Books)

À la fin des années 1980, ma femme Tara et moi avons visité l’île Quadra pour la première fois, et un sentiment d’émerveillement s’est emparé de nous. Les forêts s’étendaient à perte de vue, les bateaux de pêche pourchassaient le saumon, des centaines de harengs s’agitaient dans l’eau pendant que des aigles tournoyaient dans les cieux. Nous habitions à Vancouver, et l’anse où se trouvait le chalet que nous avions acheté ressemblait à une oasis secrète.

Nos voisines et voisins nous ont raconté une tout autre histoire. Vivant à cet endroit depuis 50 ans, ces personnes décrivaient une version de l’île Quadra qui n’existait plus : des côtes grouillant de sébastes, d’ormeaux, de harengs et de morues aussi longues qu’un bras. Les bancs de poissons que nous avons vus à notre arrivée ne ressemblaient en rien à ceux que nous y trouvions auparavant. Il était difficile de concilier le dynamisme naturel que nous avions constaté avec les pertes que nous n’avions pas vues.

En 2020, j’ai passé plusieurs matins de confinement sur Quadra à marcher dehors, tôt le matin, avec mes petits-enfants. À mon grand âge, j’ai dit : « Regardez ça! Ils viennent d’abattre cet arbre. Regardez les ordures sur la berge! »

Il était difficile de concilier l’émerveillement dans leurs yeux avec les pertes que je constatais à travers les miens.

Mes petits-enfants ont vu quelque chose de totalement différent. Quand j’ai trouvé une salamandre dans une bûche pourrie, vous auriez pu croire que j’avais gagné un prix Nobel. Pour mes petits-enfants, le monde naturel est magique. Il était difficile de concilier l’émerveillement dans leurs yeux avec les pertes que je constatais à travers les miens.

C’est la dissonance cognitive étourdissante du « syndrome de la référence changeante » (source en anglais).

Phénomène sociopsychologique, le syndrome de la référence changeante décrit comment les informations environnementales sont oubliées au fil du temps, de sorte que les changements passent inaperçus. Le biologiste marin Daniel Pauly a inventé le terme en 1995. Il a remarqué que les scientifiques des pêches mesuraient la taille des populations de poissons par rapport à la taille des populations au début de leur carrière. Les stocks de poissons ont diminué, et cet état de déclin est devenu la référence quand la prochaine génération de scientifiques a commencé à recueillir des données. « Nous transformons le monde, mais nous ne nous en souvenons pas », a fait remarquer M. Pauly lors d’une conférence TED deux décennies plus tard (sources en anglais).

L’amnésie générationnelle observée par M. Pauly ainsi que par les personnes vivant sur l’île Quadra et moi est une des causes principales du syndrome de la référence changeante. Les jeunes générations héritent d’environnements dégradés sans se souvenir de ce qui existait avant. La référence change et le cycle se répète.

Ainsi, le syndrome de la référence changeante nous mène à penser que l’histoire d’un lieu ou d’une espèce ne remonte pas plus loin que notre mémoire.

La preuve est dans les subtilités, et le syndrome de la référence changeante prouve que le fatalisme devient fatal.

La nature ne répond pas aux normes de la mémoire humaine, mais notre sens de l’urgence, oui. À mesure que les références changent, notre tolérance aux environnements dégradés augmente. Nous ressentons moins de pression pour encourager les partis politiques à prendre des mesures en faveur de la conservation et de la restauration. Nous ne pensons peut-être pas qu’il soit nécessaire d’agir.

Après tout, si les nouvelles rapportent que les poissons sont gros même s’ils ne mesurent qu’une fraction de la taille des générations précédentes, ont-ils réellement rétréci? Si mes petits-enfants ne remarquent rien d’inquiétant quand le pare-brise est propre après un long voyage en voiture l’été, les populations d’insectes ont-elles réellement chuté (sources en anglais)?

Si tout cela est passé inaperçu, est-ce réellement si désastreux? Et si ce l’est, est-ce que nous pouvons faire quelque chose?

Le risque de passer du scepticisme au cynisme, puis au fatalisme, est très grand. La preuve est dans les subtilités, et le syndrome de la référence changeante prouve que le fatalisme devient fatal. En l’espace d’une seule vie humaine, les poissons et les ambitions sont réduits, les écosystèmes et les politiques sont pollués, les espèces disparaissent et les expériences avec la nature s’envolent. Ce que nous oublions ou sacrifions est en train de nous tuer (source en anglais).

Cela soulève une tension importante avec laquelle je lutte.

Le syndrome de la référence changeante met en évidence toutes les manières dont les générations passées font du tort aux générations futures.

Cette année, notre tournée partout au pays avec Tara pour notre pièce What You Won’t Do for Love, la sortie de mon dernier livre Lessons From a Lifetime et la célébration de mon 90e tour autour du soleil m’ont forcé à aborder l’amour et ce que d’autres appelleraient l’héritage de manière étonnamment émotive.

Quand je pense à l’héritage, je pense au nombre de vieux cèdres ou de berges sans pollution que je transmets à mes enfants et petits-enfants. Le monde sera-t-il encore magique à leurs yeux quand elles et ils auront mon âge?

Le syndrome de la référence changeante met en évidence toutes les manières dont les générations passées font du tort aux générations futures. Cela nous rappelle également que nous pouvons déplacer les références dans une autre direction.

Le monde a agi dans les années 1970 et 1980 en interdisant les produits chimiques qui endommagent la couche d’ozone, et nous voyons maintenant des signes de rétablissement. Il faut plus de temps pour guérir que pour endommager, mais la guérison est possible. La meilleure façon de dire à mes petits-enfants « je t’aime » est de me battre pour un monde qui guérit, un monde qui suscitera encore leur émerveillement.