Marche Chaque enfant compte à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal. (Photo : Laurence Bolduc / Fondation David Suzuki)

Nous portons toutes et tous une histoire de possibilités.

Nous, les Premières Nations, les Inuit et les Métis, avons toujours parlé des possibilités qui auraient pu s’offrir à nous, nos familles et nos communautés sans l’héritage colonial du Canada et les projets coloniaux conçus pour briser nos relations avec la terre, l’eau, la culture et la langue.

Ces projets comprennent la Loi sur les Indiens (Indian Act, 1876, en anglais), qui interdit les pratiques culturelles telles que le Potlatch et la danse du soleil, impose un contrôle politique sur les Premières Nations et, surtout, réglemente les terres autochtones. Ils comprennent également la création du système des pensionnats autochtones, conçu pour assimiler les enfants autochtones. Comme le sous-ministre Duncan Campbell Scott l’a dit clairement : « Je veux me débarrasser du problème indien… Continuer jusqu’à ce que tous les Indiens au Canada aient été absorbés par le corps politique, et qu’il n’y ait pas de question indienne ni de ministère indien » (source en anglais).

Le système des pensionnats était essentiellement une politique d’aménagement du territoire. Son objectif était de faciliter l’accès aux terres autochtones par les colons en éliminant les nations autochtones. En retirant les enfants de leurs familles, et en leur volant leurs langues et leurs systèmes de gouvernance, l’État canadien tentait de briser les relations intergénérationnelles avec la terre. L’éducation était le mécanisme; la dépossession des terres était l’objectif.

Si l’on faisait la chronologie de la violence coloniale contre les peuples autochtones, elle s’étendrait sur plus de cinq cents ans. La Loi sur les Indiens a jeté les bases législatives des préjudices systémiques qui ont suivi, y compris la rafle des années 60 et le Qimmiijaqtauniq, c’est-à-dire le massacre des chiens de traîneau inuit.

Cette violence n’est pas confinée au passé. Elle persiste aujourd’hui par le biais de projets comme le pipeline Coastal GasLink qu’on impose aux personnes habitant le territoire Wet’suwet’en, le racisme environnemental auquel font face les communautés de la région d’Athabasca, dans le nord de l’Alberta, et les conditions vécues par la première nation Aamjiwnaang dans ce qu’on appelle la « vallée de la chimie ».

Le système des pensionnats lui-même était fonctionnel pendant plus de 150 ans, la dernière école ayant fermé ses portes il y a à peine vingt-neuf ans, soit en 1997. Ces fermetures n’indiquent pas la fin du projet colonial; elles indiquent plutôt sa modernisation. La même logique se poursuit par l’extraction imposée de ressources sans consentement libre, préalable et éclairé, le racisme environnemental et la criminalisation continue des personnes qui défendent les terres autochtones. La forme a changé, mais l’objectif, c’est-à-dire l’accès aux territoires, demeure.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) a été créée dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, qui a été officiellement lancée le 2 juin 2008. En 2015, la Commission a publié son rapport final et ses 94 appels à l’action, exposant le système des pensionnats autochtones comme un lieu de génocide culturel, de crimes contre l’humanité et de violations massives des droits de la personne.

Le 28 mai 2021, la première nation Tk’emlúps te Secwépemc a annoncé la découverte des restes de 215 enfants dans des sépultures non marquées sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops (source en anglais). Cette annonce a entraîné le deuil, l’indignation et de nouvelles enquêtes à travers le pays.

En réponse, le Comité consultatif national sur les enfants disparus des pensionnats et les sépultures non marquées a été créé, coadministré par le Centre national pour la vérité et la réconciliation et Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada. En mars 2025, le gouvernement fédéral a mis fin au financement et le comité a cessé ses activités, moins de trois ans après sa création et dix ans après la publication des appels à l’action de la CVR.

Le 24 octobre 2024, le Foyer pour femmes autochtones de Montréal (FFAM), en partenariat avec Amnistie internationale Canada francophone (AICF), a annoncé qu’il accueillerait un Tribunal permanent des peuples (TPP) sur les enfants autochtones disparus et les sépultures anonymes au Canada, un effort international urgent pour exiger la reddition de comptes pour les crimes commis contre les enfants autochtones dans les pensionnats canadiens.

Na’kuset, directrice générale du FFAM, a été une force motrice du tribunal. L’idée est née d’une seule question très précise.

Femme crie adoptée dans une famille juive quand elle était enfant, Na’kuset a été témoin des impacts du génocide à travers ses deux identités. Après l’annonce de la découverte des dépouilles de 215 enfants à Tk’emlúps, elle a vu un gazouillis de la cinéaste Alethea Arnaquq-Baril demandant : « quand aurons-nous notre propre procès de Nuremberg? » Na’kuset a dit qu’à ce moment-là, « une ampoule s’est allumée ».

Elle a commencé à rencontrer des organisations juives et des groupes communautaires pour comprendre la façon dont le procès de Nuremberg était organisé et comment la reddition de compte avait été demandée. Cette question continue d’orienter son travail. Le 6 décembre 2022, lors de la COP15 à Montréal, elle a posé la question directement à la Dre Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnistie internationale :

« Quelle procédure, qui se rapproche le plus d’un procès comme celui de Nuremberg, pourrait être menée pour exiger la reddition de comptes pour les sépultures de masse dans les pensionnats? »

C’est alors qu’Amnistie Internationale et le FFAM se sont engagés à collaborer pour convoquer un Tribunal permanent des peuples. La proposition initiale se concentrait sur le Québec, mais les préoccupations en matière de fragmentation et les conseils de Kimberly Murray, avocate et témoin expert du tribunal, ont entraîné l’élargissement de la portée afin d’inclure les violations survenues partout au Canada.

En prévision du tribunal qui se tiendra en mai 2026, des gens de disciplines, de communautés et de générations diverses travaillent ensemble pour exiger que le Canada assume la responsabilité de ses actes. Des technicien·nes, des avocat·es en droits de la personne à l’échelle internationale et des professeur·es de l’Université Laval et de l’UQAM rédigent l’acte d’accusation. Aboriginal Legal services et JFK Law collaborent pour ce travail, Sara Mainville et une équipe de six avocat·es autochtones finalisent le dossier. Christa Big Canoe sera la procureure principale.

Les survivant·es et les Aîné·es sont au cœur de ce processus. Par l’entremise d’un comité consultatif, elles et ils guident la prise de décisions et veillent à ce que le tribunal demeure imputable envers les personnes qui ont enduré la violence du système des pensionnats et celles qui continuent de vivre avec ses conséquences. Ce travail est appuyé par la solidarité et le soutien d’organisations telles que la Fondation des générations à venir, la Fondation McConnell, la Fondation Beati et la Fondation David Suzuki.

Ensemble, ces efforts visent à obtenir justice pour plus de 150 000 enfants des Premières Nations, des Inuit et des Métis qui ont été arraché·es à leur famille, leurs langues et leurs terres, et plusieurs de ces enfants n’ont jamais pu rentrer à la maison.

Le système des pensionnats ciblait les enfants précisément parce qu’elles et ils étaient porteur·ses des relations, des lois, des responsabilités et des histoires associées à leurs territoires. L’objectif était de briser ces liens. Ce projet a échoué. Nos danses, nos chants, nos cérémonies et nos histoires perdurent. Nos ancêtres restent avec nous, marchant aux côtés des survivant·es, des Aîné·es, des jeunes, des avocat·es et des défenseur·euses, celles et ceux qui refusent de garder le silence et continuent d’exiger la vérité, la justice et la reddition de comptes.