
Un monde sans insectes et sans oiseaux est inimaginable. Tous les écosystèmes terrestres s’effondreraient sans la présence des insectes et d’innombrables espèces disparaîtraient.
Le livre Printemps silencieux (Silent Spring en anglais) de Rachel Carson publié en 1962 aurait dû être un signal d’alarme pour le monde entier. Ce livre m’a ouvert les yeux, et c’est en grande partie pourquoi j’ai remis en question ma carrière en génétique et que j’ai décidé de consacrer ma vie à des causes environnementales. Il a exposé les limites de la science réductionniste occidentale et a démontré que nos actions peuvent avoir des conséquences imprévues dans des systèmes naturels interconnectés.
Pourtant, il a suscité, et il suscite encore d’ailleurs, des réactions démesurées, souvent sexistes, de la part de la communauté scientifique, de l’industrie et des médias (source en anglais). Il a remis en doute le bien-fondé de remettre un prix Nobel à quelqu’un comme Paul Müller en 1948. Le chimiste suisse avait découvert le DDT, un insecticide puissant, auquel on attribue une incidence réduite du paludisme. Son utilisation contre les moustiques porteurs de maladies a indéniablement sauvé des vies humaines, mais il a également entraîné la mort de millions d’aigles à tête blanche, de balbuzards, de pélicans et d’autres oiseaux.
Qu’avons-nous appris au cours des 64 années qui ont suivi la publication de Printemps silencieux? Apparemment pas grand-chose.
Une partie du problème, comme Mme Carson l’a souligné, provient du fait que l’étude des phénomènes dans des laboratoires, des flacons et des chambres de culture ne reproduit pas les conditions du monde réel. Dans la nature, le vent et la pluie transportent des molécules dans l’air, le sol et les cours d’eau, et les effets, comme l’affaiblissement des coquilles d’œufs, peuvent ainsi prendre des mois ou des années à apparaître.
Les insecticides puissants ne se contentent pas de tuer les insectes cibles. De plus, comme le savent les spécialistes en génétique, les « espèces nuisibles » ciblées peuvent développer des mutations au fil du temps qui leur permettent de résister aux pesticides. Les scientifiques ont également découvert un autre facteur important : la bioamplification. Cela se produit lorsque les toxines deviennent de plus en plus concentrées vers le sommet de la chaîne alimentaire. Lorsque les oiseaux, les chauves-souris, les lézards et d’autres animaux mangent des insectes exposés aux poisons chimiques, les pesticides s’accumulent dans leur organisme, puis sont transférés à d’autres animaux qui mangent les oiseaux et d’autres créatures, y compris les humains.
Qu’avons-nous appris au cours des 64 années qui ont suivi la publication de Printemps silencieux? Apparemment pas grand-chose. Les populations d’oiseaux connaissent des déclins catastrophiques, tout comme les populations d’insectes. Les scientifiques accusent l’utilisation généralisée d’insecticides et le réchauffement climatique comme causes probables.
Une étude récente parue dans la revue Science a analysé 261 espèces d’oiseaux en Amérique du Nord et a constaté que la moitié « présentait des déclins significatifs entre 1987 et 2021, et un quart présentait des déclins accélérés. Les points chauds où on constatait un déclin accéléré de l’abondance étaient situés dans les régions à forte intensité agricole (superficie élevée de terres cultivées, utilisation d’engrais ou utilisation de pesticides) » (source en anglais).
Quand comprendrons-nous que tout est connecté? Les insecticides sont un moyen ridicule de « contrôler » les insectes nuisibles.
Une étude menée en 2019 par l’ornithologue et doyen de l’Université de Georgetown Peter P. Marra et d’autres scientifiques a révélé que le nombre d’oiseaux aux États-Unis et au Canada a diminué de 2,9 milliards, soit 29 %, depuis 1970. Une autre étude a révélé que le déclin est plus important chez les espèces d’oiseaux qui mangent des insectes, c’est-à-dire la plupart des espèces, alors que celles qui ne dépendent pas des insectes augmentent en nombre (sources en anglais). L’étude publiée dans la revue Science a révélé que les populations de nombreuses espèces d’oiseaux vivant dans les forêts sont stables ou en augmentation.
M. Marra, qui se spécialise dans les populations d’oiseaux, a déclaré que l’étude illustre bien que le fait que la société mette l’accent sur la croissance économique constante est de la folie pure.
« Le rêve américain se transforme en cauchemar américain quand nous regardons ce que nous faisons subir à la biodiversité et aux systèmes dont nous dépendons en tant qu’humains », a-t-il déclaré au New York Times (source en anglais).
En plus de subir le déclin des insectes, principalement dû à l’utilisation de pesticides, les oiseaux sont confrontés à de nombreuses autres menaces, notamment la perte d’habitat, les collisions avec les fenêtres des bâtiments et la prédation par les chats.
Quand comprendrons-nous que tout est connecté? Les insecticides sont un moyen ridicule de « contrôler » les insectes nuisibles. Les insectes constituent le groupe d’animaux terrestres le plus nombreux, diversifié, abondant; bref, le groupe plus important de la planète. Ils nourrissent non seulement un grand nombre d’espèces dont des poissons, des grenouilles, des reptiles, des mammifères, des oiseaux et même des plantes, mais ils sont également essentiels pour la pollinisation et la production alimentaire. Et ils contrôlent l’abondance de nombreux autres insectes par prédation.
Un monde sans humains serait couvert de forêts et de verdure et rempli d’espèces diverses et abondantes.
Nous pensons que le fait de pulvériser de puissants insecticides pour éliminer une minuscule fraction des insectes que nous considérons comme étant « nuisibles » (moustiques, puces, doryphores de la pomme de terre [bibittes à patates] ou longicornes du peuplier) constitue une saine gestion. C’est un peu comme tenter d’éliminer le meurtre dans une ville en tuant tout le monde.
Un monde sans insectes et sans oiseaux est inimaginable. Tous les écosystèmes terrestres s’effondreraient sans la présence des insectes et d’innombrables espèces disparaîtraient.
Nous sommes au point où la planète pourrait se passer d’une forme de vie en particulier : nous. Un monde sans humains serait couvert de forêts et de verdure et rempli d’espèces diverses et abondantes. Et tout ça parce que nous, en tant qu’espèce, sommes devenus trop nombreux, trop puissants technologiquement et trop exigeants pour n’être qu’une force bénigne sur cette planète fragile; nous sommes une force négative. Nous devons garder à l’esprit que nous faisons partie de la nature avant de détruire tout ce qui nous maintient en vie et en bonne santé.