Il n’y a pas si longtemps, l’été au Canada était une saison comme une autre. Les feux de camp étaient routiniers, et nous n’avions pas d’interdictions ou de crainte d’allumer des incendies catastrophiques. Le liquide lave-glace devait être rempli après un long voyage sur la route, surtout sur des routes rurales ou éloignées. Nous avions de la chance d’avoir une semaine ou deux de temps chaud.

Maintenant, avec des alertes de sécheresse, de chaleur et d’incendie et étrangement moins d’insectes près des routes, l’été semble apocalyptique. Les plus âgé·es d’entre nous s’étonnent de la rapidité avec laquelle les conditions environnementales « normales » peuvent changer. Les plus jeunes n’ont jamais rien connu d’autre.

Cela démontre bien l’amnésie écologique dont souffrent les générations plus jeunes. Elles n’ont pas connu les conditions environnementales qui prévalaient au cours des générations précédentes, et sont donc incapables de reconnaître la réelle ampleur du changement environnemental. Cela cause ce que l’on nomme « le syndrome de la référence changeante ». Il s’agit d’un « phénomène sociopsychologique qui décrit comment les informations environnementales historiques sont oubliées au fil du temps, de sorte que les gens ne remarquent pas de changements dans les systèmes biologiques ». Ce concept a été décrit pour la première fois par Daniel Pauly, biologiste marin à l’Université de la Colombie-Britannique. En 1995, il a observé que les scientifiques des pêches évaluaient les changements dans la taille et la composition des stocks de poissons en utilisant comme référence les quantités présentes au début de leur carrière. À l’arrivée de la génération suivante, les stocks de poissons avaient généralement diminué. Cependant, chaque génération de scientifiques considérait cet état dégradé comme la nouvelle référence, car il y avait, et il y a toujours, un manque de transfert de connaissances entre les générations. Sans la transmission des connaissances des conditions environnementales, il est impossible de comprendre l’ampleur du changement environnemental. Cela déplace la « référence » de la condition, et le phénomène se répète avec chaque génération.

Des études ont démontré que les générations plus âgées se souviennent plus facilement et plus précisément des conditions environnementales passées que les générations plus jeunes, ce qui indique une « amnésie générationnelle ». Cela provient du fait que les générations plus jeunes ignorent l’existence des données historiques sur l’environnement ou ont de la difficulté à y accéder, elles ont des connaissances réduites en matière d’histoire naturelle et elles ont moins d’interactions avec l’environnement. Cela s’explique par une urbanisation accrue, entraînant moins de possibilités d’interagir avec l’environnement, mais aussi par l’omniprésence des réseaux sociaux, qui incite davantage les gens à passer du temps en ligne plutôt que dans la nature.

Le syndrome de la référence changeante est un phénomène sociopsychologique qui décrit comment les informations environnementales historiques sont oubliées au fil du temps, de sorte que les gens ne remarquent pas de changements dans les systèmes biologiques.

Pourquoi est-ce important? L’amnésie écologique, qui cause une mauvaise interprétation de l’ampleur et de l’impact du changement au fil du temps, est de plus en plus reconnue comme étant un obstacle important à la mise en œuvre de politiques et de mesures qui pourraient répondre à certains des défis environnementaux actuels. Le manque de transmission des connaissances peut faire en sorte que les mesures prises ne sont pas assez efficaces pour faire face à l’effondrement des espèces parce que le déclin n’a pas été reconnu. La tolérance aux environnements dégradés est l’une des nombreuses conséquences de l’amnésie écologique. Lorsque la société ne connaît qu’un environnement dégradé, la dégradation ultérieure ne sera pas considérée comme préoccupante. Cette amnésie, combinée à un contact réduit avec la nature, entraîne l’établissement d’objectifs inappropriés en matière de conservation, de restauration et de gestion et une résistance face aux efforts nécessaires de conservation et de restauration. De plus, le fait que le public soutienne de moins en moins les mesures de conservation telles que la création de zones protégées terrestres et marines, qui contribueraient à ralentir la dégradation de l’environnement, est encore plus préoccupant.

Ce phénomène est difficile à enrayer, car c’est une boucle de rétroaction accélérée. Il faudrait adopter quatre stratégies pour réduire ses effets, selon certain·es chercheur·ses. La stratégie la plus directe serait la restauration de l’environnement, en particulier par le biais du retour à la nature. Cela est d’autant plus important pour protéger la biodiversité, car la dégradation de l’environnement s’accélère. Deuxièmement, il faut recueillir des données environnementales plus cohérentes et de meilleure qualité. Cela permettrait d’obtenir une référence réelle et holistique pour les futur·es chercheur·ses et scientifiques et de mieux les informer sur les efforts de conservation de l’environnement auxquels elles et ils participent. Ensuite, on devrait encourager le grand public à interagir plus avec la nature afin de mieux comprendre l’environnement et de développer une meilleure relation avec lui. Enfin, l’éducation du public permet de familiariser davantage les gens avec la nature tout en fournissant des informations plus précises sur les conditions environnementales historiques et actuelles. Les savoirs autochtones sont essentiels pour limiter les effets du phénomène, car ils mettent en évidence les expériences vécues par les communautés qui reconnaissent les conditions de référence historiques. Ainsi, le partage des savoirs autochtones est un remède contre l’amnésie écologique.

Une récente initiative a permis d’étudier des images et des cartes historiques et de lire des récits de voyage datant des années 1800 qui décrivent d’immenses bancs de dauphins et de marsouins jouant près des navires et une mer qui regorge de poissons. Cela permet de quantifier le changement générationnel, et de constater ce que nous avons perdu. Nous espérons que cette initiative encouragera les communautés à réfléchir aux changements qu’elles ont observés et stimulera l’action et la revendication pour une meilleure protection de l’environnement afin que nous puissions enfin commencer à ralentir le déclin de la biodiversité.