
Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, militante des droits des Autochtones et de la protection de l’environnement (Photo : Alan Lissner)
« En tant que scientifique, j’ai passé ma carrière à étudier le monde vivant et sa capacité à composer avec les impacts de la technologie et de l’activité humaine et les limites de la résilience de la planète. À maintes reprises, j’ai observé un alignement précis entre ce que les savoirs autochtones ont défini au fil des millénaires et ce que les preuves empiriques ont souvent confirmé par le biais de l’écologie, de la science climatique et de la recherche en santé publique, c’est-à-dire que la santé humaine, l’équité sociale et l’intégrité écologique sont indissociables. La prise de décisions fondée sur l’intendance à long terme reflète la compréhension scientifique la plus rigoureuse de la durabilité.
L’intendance des terres et des eaux menée par les Autochtones est loin de s’opposer à la science; elle représente plutôt son expression la plus cohérente, c’est-à-dire une vision intégrée et systémique de notre planète qui reconnaît notre responsabilité envers toutes les espèces et les générations futures. Le fait d’ignorer ces savoirs n’est pas un progrès; c’est rejeter à la fois un ensemble de preuves et une sagesse à un moment où l’humanité ne peut se permettre d’ignorer ni l’un ni l’autre. »
– David Suzuki
Lors de la 61e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, où les dirigeantes et dirigeants mondiaux se réunissent pour débattre de la protection des droits de la personne, Ellen Gabriel soutient que le développement accéléré des ressources au nom de l’« intérêt national » représente une régression dangereuse menaçant l’autodétermination autochtone, la survie environnementale et l’intégrité du droit international.
L’humanité n’a pas été respectueuse envers Mère Nature. Il est évident, avec les catastrophes naturelles de ces dernières décennies, que nous payons le prix de notre manque de respect.
Certains scientifiques ont nommé l’époque dans laquelle nous vivons l’Anthropocène : les activités humaines sont maintenant le principal facteur influençant chaque aspect du monde naturel, menaçant la survie même de toutes les formes de vie. L’extinction de centaines d’espèces chaque année et la perte de biodiversité sont le résultat des décisions insouciantes des gouvernements contrôlés par les entreprises.
Cette insouciance ne fait qu’empirer. La quête visant à extraire tous les minéraux de terres rares disponibles est censée améliorer nos vies grâce aux nouvelles technologies, mais elle a des conséquences dévastatrices pour les écosystèmes. L’intelligence artificielle a permis des avancées dans plusieurs secteurs, dont la santé et la construction, mais son utilisation généralisée consomme de grandes quantités d’énergie et d’eau.
On nous vante certaines technologies comme étant de l’« énergie verte ».
Mais nos méthodes de captage et d’extraction de cette énergie verte ont des coûts en carbone, et nous devons développer des méthodes et des technologies ayant les coûts en carbone les plus bas du début à la fin du processus.
Toute forme de vie a une empreinte carbone, car le carbone est à la base de nos organismes. Puisque la vie se nourrit de la vie, le cycle du carbone se produit dans les formes de vie. Les êtres humains captent de plus en plus ce carbone et en libèrent beaucoup plus que la nature peut recycler, créant ainsi un déséquilibre.
Toute forme de vie a une empreinte carbone, car le carbone est à la base de nos organismes. Puisque la vie se nourrit de la vie, le cycle du carbone se produit dans les formes de vie. Les êtres humains captent de plus en plus ce carbone et en libèrent beaucoup plus que la nature peut recycler, créant ainsi un déséquilibre.
Si vous suivez tout le cycle de vie des technologies, de l’extraction des minéraux de terres rares aux utilisations finales dans les batteries électriques, vous voyez que la nature recycle tout, mais nous dépassons sa capacité à maintenir un équilibre. Nous avons donc le choix de privilégier des technologies moins destructrices, mais qui sont dangereuses pour toutes les formes de vie.
Pendant des dizaines de milliers d’années, les êtres humains se déplaçaient sur la planète, occupant de nouveaux écosystèmes et tirant des leçons des observations, des échecs, des erreurs et des succès de leurs ancêtres, puis ont finalement adopté un mode de vie sédentaire. Cela est l’essence des cultures autochtones.
Depuis de nombreuses générations, partout dans le monde, les nations européennes oppriment et colonisent les peuples autochtones et pillent leurs terres pour s’approprier les ressources.
Les communautés autochtones ont été en première ligne de la protection de l’environnement et de la planète. Les philosophies et les cultures de la plupart des peuples autochtones sont basées sur la compréhension que les êtres humains sont inextricablement liés au monde naturel par l’air, l’eau et le sol. Tous les droits de la personne sont interconnectés, interreliés et indivisibles, et comme le reconnaissent les perspectives autochtones, notre santé est intimement liée à la santé de la Terre.
Les philosophies et les cultures de la plupart des peuples autochtones sont basées sur la compréhension que les humains sont inextricablement liés au monde naturel par l’air, l’eau et le sol.
C’est une relation spirituelle qui nous oblige à protéger Mère Nature et toutes nos relations. Nous devons inclure leurs besoins dans toutes nos décisions.
Par le biais de la recherche scientifique comme des savoirs traditionnels autochtones, nous trouvons des solutions durables aux défis de la crise climatique. Néanmoins, la montée de la logique étouffante du fascisme et de la menace qui pèse sur les droits de la personne provoque une régression par rapport à toutes les réalisations positives des sept dernières décennies.
Pendant trop longtemps, les titulaires de droits autochtones ont dû se soumettre à des idéologies racistes fondées sur la doctrine de la découverte et terra nullius, ce qui revient à vivre sous un régime décisionnel autoritaire. Depuis des décennies, les gouvernements disent aux peuples autochtones que leurs droits ne s’appliquent pas lorsque les projets sont dans l’« intérêt national ». Cette catégorisation n’est pas nouvelle pour nous. C’est la même vieille relation coloniale fondée sur la loi du plus fort.
Alors que le reste de la société panique à propos de la montée du fascisme, les peuples autochtones considèrent la situation actuelle comme cyclique. Nous avons déjà vécu ce genre de menaces à la pleine jouissance de nos droits, car la dépossession de nos terres sous couvert de l’« intérêt national » persiste au nom de la prospérité économique du Canada.
Le 21 juin 2023, le Parlement du Canada a adopté une loi nationale pour mettre en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Il s’agit là d’une réalisation majeure dans la reconnaissance des droits des Autochtones, y compris le droit à l’autodétermination. La déclaration, et la loi visant à mettre en œuvre ses dispositions au Canada, n’ont pas créé de nouveaux droits, mais ont plutôt validé les droits que nous avons toujours eus et qui ont été violés par les lois coloniales.
Pourtant, seulement deux ans après avoir pris cet engagement juridique à défendre notre droit à l’autodétermination, le gouvernement du premier ministre Mark Carney a adopté le projet de loi C-5, une loi qui permet l’accélération des projets de développement des ressources à grande échelle.
Dans la précipitation pour adopter le projet de loi C-5, le Canada n’a pas mené de consultations appropriées, n’a pas collaboré avec les peuples autochtones à l’élaboration de la loi et n’a pas obtenu leur consentement libre, préalable et éclairé. Le Canada n’a donné qu’une semaine à plusieurs leaders autochtones pour examiner le contenu du projet de loi et faire des commentaires. Cela ne satisfait pas aux exigences de la Loi constitutionnelle de 1982 du Canada, de la déclaration des Nations Unies et de la législation pour sa mise en œuvre.
Le projet de loi C-5 réitère les idéologies racistes qui ont causé tant de tort aux peuples autochtones et à Mère Nature en nous dépossédant de nos terres et en attaquant nos enseignements, nos langues et notre gouvernance.
Le projet de loi C-5 réitère les idéologies racistes qui ont causé tant de tort aux peuples autochtones et à Mère Nature en nous dépossédant de nos terres et en attaquant nos enseignements, nos langues et notre gouvernance.
Tout comme le projet de loi omnibus de l’ancien premier ministre Stephen Harper, l’exclusion des droits des peuples autochtones à l’autodétermination du projet de loi signifie que nous demeurons sous la tutelle du Canada. Le peuple colonisateur décide qui va s’asseoir à la table des négociations.
L’histoire nous donne une leçon claire sur la probabilité que les diverses parties prenantes se trouvent à la table.
Le système de conseils de bande imposé par le Canada et l’utilisation abusive de la religion ont visé à diviser les peuples autochtones afin de voler leurs terres ancestrales. Les entités créées par les peuples colonisateurs n’ont pas d’obligation envers les peuples des nations, mais bien envers le gouvernement fédéral. Leur rôle est d’assurer l’acceptation par les peuples autochtones du viol et du pillage de leurs terres.
L’adoption du projet de loi C-5 favorise le développement insouciant des ressources au nom de l’« intérêt national ». Cet argument n’est pas nouveau. Il fait toujours partie des fictions juridiques au centre de l’imposition par le Canada de lois coloniales qui visent à justifier la violence infligée aux peuples autochtones s’opposant à diverses formes de développement.
Les peuples autochtones ont toujours été violables, superflus et sans valeur aux yeux des peuples colonisateurs.
Les peuples autochtones ont toujours été violables, superflus et sans valeur aux yeux des peuples colonisateurs. En utilisant la doctrine de la découverte, l’Église catholique a créé une fiction juridique pour justifier la dépossession des terres des peuples autochtones.
Bien que la DNUDPA ait été incorporée dans le droit canadien en vertu de la Loi sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones en juin 2023, les actions du Canada et de ses provinces prouvent que la doctrine de la découverte et terra nullius sont camouflées dans le projet de loi C-5.
Alors que le monde entier fait preuve de prudence extrême face aux menaces des plus grandes puissances militaires du monde, le Canada, comme d’autres états, s’efforce d’exercer son influence sur la scène internationale. Mais comme tous les peuples colonisateurs, il voit la Terre comme un simple ensemble de ressources à exploiter et à piller. Pendant ce temps, les peuples autochtones continuent de lutter pour protéger Mère Nature, et cela nous a aidés à survivre à la brutalité et à la déshumanisation causées par la colonisation.
Ce moment de rupture offre une occasion de mettre en œuvre un changement dramatique.
Ce moment de rupture offre une occasion de mettre en œuvre un changement dramatique. Toutefois, un ordre mondial de « paix par la force » continue plutôt de se développer, et les leaders mondiaux entrent dans les rangs. L’extraction des ressources et les développements immobiliers érodent et dégradent la santé environnementale et entraîneront davantage de dépossession des terres.
Il ne s’agit pas de paix, ni de protéger la prospérité économique de la société. Il s’agit de vendre les droits à la vie des générations présentes et futures pour enrichir les ultra-riches dont l’avidité insatiable ne connaît pas de limites et menace ainsi toutes les formes de vie.
L’extinction catastrophique d’espèces, la destruction d’écosystèmes et les menaces pesant sur les droits de la personne démontrent que la société mondiale semble prête à violer les conventions internationales créées pour lutter contre la perte de terres et protéger les écosystèmes.
Nous devons agir pour contester la destruction supplémentaire de la planète et nous devons participer à la mise en place de solutions. Les personnes qui ne sont pas encore nées nous regardent, et nous devons protéger leur droit de profiter de tout ce que Mère Nature a à offrir pour les soutenir. Leur survie dépend de nous.
Skén:nen
Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, documentariste, artiste visuelle, militante autochtone des droits de la personne et du droit de l’environnement
Diplômée de la New York Film Academy en réalisation de films documentaires en décembre 2021, Ellen dispose désormais de nouveaux outils pour défendre les récits des peuples autochtones. En mai 1990, Gabriel a obtenu une licence en beaux-arts, avec une spécialisation en arts visuels, à l’université Concordia.
Gabriel siège au conseil d’administration de l’organisation Indigenous Climate Action, qui lutte contre les violations des droits des peuples autochtones, la crise climatique et les atteintes aux droits environnementaux.
En 2004, elle a été élue présidente de l’association Femmes autochtones du Québec, poste qu’elle a occupé pendant plus de six ans, jusqu’en décembre 2010.
Récompenses : Gabriel a reçu le prix Golden Eagle 2005 de l’Association des femmes autochtones du Canada, le prix de la Journée internationale de la femme 2008 du Barreau du Québec et le prix « Jigonsaseh Women of Peace Award » de l’Indigenous Women’s Initiative en août 2008 pour son travail de défense des droits.
Elle a remporté le Grand Prix 2023 du Conseil des arts de Montréal pour son film Kanatenhs — When the Pine Needles Fall et est co-auteure avec Sean Carleton du livre When the Pine Needles Fall — sur son travail de défense des droits.
Gabriel a reçu un doctorat honorifique de l’Université du Québec à Montréal en juin 2024.
Elle est également une fervente partisane et défenseure de l’égalité des sexes, de la revitalisation des langues et de la culture autochtones, de l’autodétermination et de la gouvernance autochtones, ainsi que du mouvement #Land Back mené par les Autochtones.