Par David Suzuki

Il y aura deux cents ans ce mois-ci, une crise environnementale et énergétique inspirait l’une des plus grandes inventions : un appareil si simple, efficace et utile qu’il fait encore partie des solutions à la crise environnementale et énergétique actuelle.

Comme le relate un article du Treehugger, en avril 1815, l’éruption du mont Tambora en Indonésie projeta dans l’atmosphère tellement de cendres et de dioxyde de soufre que le ciel devint noir. Dans une grande partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord, 1816 fut qualifiée d’année sans été. La plus grave éruption volcanique de l’histoire affecta les récoltes et entraîna la famine. Le bétail mourut faute de nourriture, et servit lui-même de nourriture. Le coût du « carburant » pour les chevaux, en particulier l’avoine, grimpa en flèche.

Un forestier allemand, le baron Karl von Drais, chercha un moyen de transport autre que le cheval pour aller inspecter ses plantations d’arbres. En juin 1817, il construisit une simple structure de bois à deux roues, sans pédales, qu’il baptisa Laufsmaschine, la « machine à courir », que l’on désignera plus tard sous le nom de draisienne. Son invention mena aux premiers conflits entre les cyclistes et les utilisateurs d’autres modes de transport, y compris les piétons. Les ornières creusées par les charrettes dans les rues non pavées rendaient difficile la conduite sur deux roues. Les vélos sans freins commencèrent alors à circuler sur les trottoirs. La vague de critiques amena plusieurs pays, dont l’Allemagne, à les interdire. Beaucoup étaient farouchement opposés à ce tout nouveau véhicule et à ses utilisateurs.

Ces conflits érodèrent la popularité de ce premier véhicule à deux roues. Sa version ultérieure, le vélocipède à pédales, avec son immense roue avant à propulsion directe et une petite roue arrière, connut le même sort. Grâce à des perfectionnements comme la chaîne, les roulements à billes, les pneus gonflables et les roues libres, la bicyclette devint peu à peu un mode de transport plus viable. Aujourd’hui, les technologies comme les cadres légers et les engrenages perfectionnés, ainsi que le vélo électrique et le vélopartage rendent le cyclisme accessible à plus de gens.

Cependant, les vélos et leurs utilisateurs sont toujours contestés, notamment parce que les infrastructures urbaines sont généralement prévues pour les véhicules motorisés et, dans une certaine mesure, pour les piétons, ce qui oblige les cyclistes à lutter pour se tailler une place. La sensibilisation des décideurs locaux et des citoyens aux avantages de délaisser l’auto privée — réduction de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre, diminution des embouteillages et un urbanisme plus axé sur l’humain — incite les autorités municipales et les sympathisants à créer davantage d’espaces sécuritaires pour les cyclistes. De nombreuses villes, notamment Vancouver, où je demeure, ont entrepris d’étendre le réseau de pistes cyclables distinctes, et des employeurs et entreprises offrent des incitatifs aux cyclistes, comme de meilleurs stationnements et des douches.

Les avantages d’un plus grand usage du vélo ne se limitent pas à la réduction de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre. Le vélo favorise la santé physique et mentale. Il permet également le déplacement de plus de gens dans un espace moindre, en plus de s’avérer nettement plus efficace que l’auto. La majeure partie du carburant consommée par une auto est perdue ou sert à propulser un énorme véhicule, alors que le « moteur » qui propulse un vélo — vous — n’a besoin que d’une saine alimentation. Dans les villes où la circulation est dense, le vélo est souvent plus rapide que l’auto. Il est également plus écoénergétique que la marche ! Sans compter les économies importantes que vous réalisez sur le carburant, le stationnement, l’entretien, les assurances et l’achat d’une voiture.

Les coûts pour la société — et les contribuables — sont également moindres. Le vélo n’abîme pas les infrastructures routières ; il contribue à réduire les frais de santé et peut contrer la pauvreté en réduisant les dépenses associées à une auto. Les gens se réapproprient les rues, et les commerces le long des pistes cyclables en profitent.
Il est clair que le vélo n’est pas adapté à tout le monde ni à tous les temps, surtout en hiver. Mais, si davantage de gens délaissent leur voiture, ceux qui ont besoin d’un transport motorisé — voitures privées, taxis, véhicules d’urgence et de transport en commun — seront moins confrontés aux bouchons de circulation et aux difficultés de stationnement, en plus de bénéficier d’un environnement plus sécuritaire.

Les craintes de blessures, voire de décès, liées au vélo sont légitimes. Les collisions avec des véhicules plus gros ou d’autres cyclistes, l’inhalation des gaz d’échappement et les intempéries sont des réalités. Mais ces risques peuvent être atténués par de meilleures infrastructures cyclistes, comme des pistes séparées, des vêtements adéquats, l’utilisation de lumières et une trousse de réparation. Des études ont d’ailleurs démontré que les bienfaits du vélo surpassent ses risques.

Deux siècles après son invention, le vélo demeure le mode de transport le plus efficient et le plus bénéfique. Sautez sur un vélo ! C’est bon pour vous et pour la planète.

Traduction : Monique Joly et Michel Lopez