Kuei! Menissa nitishinikashun. Ekuanitshit nutshin. Innushkueu au nin.

Kuei! Mon nom est Melissa. Je viens d’Ekuanitshit. Je suis une femme innue.

J’ai récemment rejoint la Fondation David Suzuki en tant que responsable de la campagne boréale, avec à l’esprit la conservation du caribou. En tant que tel, j’apporte non seulement ce que j’ai appris dans les écoles, mais les enseignements qui m’ont été transmis par nos propres gardiens du savoir.

Ceux-ci se sont avérés être l’avenir des pratiques de conservation, illustrant ce dont les humains ont besoin pour continuer à faire partie de ce cycle de relations qui nous a permis de prospérer dans certains des endroits les plus hostiles de la Terre depuis des millénaires. Ces connaissances ont été partagées d’une nation à l’autre à travers notre oralité et ne sont pas reliées par les pages d’un livre, mais par les relations qui lient ces histoires à leurs territoires.

Ces histoires sont l’encyclopédie du territoire.

Au début, quand seulement de l’eau recouvrait la terre, Kuekuatsheu, le carcajou, s’embarqua sur un radeau avec tous les animaux. Ils sont descendus sur Terre ensemble. Une fois sur l’eau, il envoya Loutre, Castor et Rat Musqué pour trouver de la terre ferme. Les deux premiers sont allés aussi loin qu’ils ont pu, mais c’est Rat Musqué qui a fait le voyage de retour, avec une poignée de terre. Cet exploit lui aura coûté la vie, mais grâce à son sacrifice, Kuekuatsheu a pu multiplier la terre trouvée dans la main de Rat Musqué, grâce à la puissance de son souffle. Depuis ce jour, nous respectons tout spécialement le rat musqué. En tant qu’Innuat, la relation que nous entretenons avec les animaux est très respectueuse. Certains aiment plaisanter et nous rappellent que nous avons tendance à manger ceux que nous « respectons ». Peut-être que c’est ce respect pour les êtres que nous mangeons qui démontre comment nous les valorisons vraiment.

Une version de cette histoire nous dit que lorsque Kuekuatsheu a voulu descendre du radeau et fouler la terre en premier, Caribou a sauté par-dessus sa tête et a été le premier à toucher le sol. Le carcajou, étant un farceur fier et égoïste, a dit à Caribou : « Tu ne bâtiras jamais de maison et tu parcourras toujours la vaste terre. » Il est vrai que le caribou a été partout sur tous les territoires et qu’il a été un aliment de survie pour tant de nations que je ne peux pas tous les nommer ici. Son territoire est vaste. De tous les animaux ayant besoin de conservation et de protection, le caribou a besoin de la plus grande superficie. Dans son programme de rétablissement, le Canada reconnaît que le caribou des bois a besoin d’un minimum de 65% d’habitat non perturbé dans une aire correspondant au seuil de gestion des perturbations, ce qui donne une probabilité mesurable (60%) d’autosuffisance des hardes. La déclaration de Kuekuatsheu reconnaît les besoins réels du caribou : beaucoup de terres pour ses énormes troupeaux.

Un être que je peux nommer ici est Papakassik, le maître du caribou. Il est celui que nous prions quand nous voulons être chanceux à la chasse. Il décidera si nous sommes dignes ou non d’avoir l’un de ses enfants. Nous avons utilisé de nombreuses façons de communiquer avec lui : le tambour nommé Teuaikan, la tente tremblante et le fait de ne jamais gaspiller le caribou. La relation que nous devons entretenir avec Papakassik à travers le traitement de son don le plus précieux était centrale. Mais dans un certain aspect, Kuekuatsheu avait tort. Les caribous ont une maison, dans laquelle ils se cachent des humains quand la relation cesse d’être équilibrée.

« Au loin, à Mushuau sipi, c’est là que vit le caribou. Il y a un habitat du caribou où les gens ne peuvent pas aller. Si quelqu’un y va, le brouillard s’installe pour cacher le caribou. Il y a des montagnes qui entourent l’habitat du caribou; si les gens allaient là-bas, ils ne verraient pas le caribou. Caribou a un chef très fort qui sait où se cacher. »

Philip Einish Sr. (Nation Naskapi de Kawawachikamach, 2016)

Pourquoi cette relation est-elle si forte ? Peut-être que cela vient du fait que Papakassik était un Innu au début, et même s’il a rejoint la nation du caribou, il pensait toujours à sa première famille. Ou peut-être que cela peut se résumer au fait que cette relation nous a donné la capacité de survivre et de prospérer sur nos territoires – des territoires jugés pauvres comme terres agricoles.

Mon propre territoire a été appelé « la terre de Caïn » par les premiers colons européens, nommés d’après l’endroit où Caïn aurait été banni après avoir assassiné son frère. Mais nos terres sont riches et nous sommes ici depuis des temps immémoriaux, n’ayant pas besoin de coloniser d’autres terres pour obtenir des ressources. Cette survie repose sur ces relations que nous avons construites et que nous continuons à défendre. À mesure que les troupeaux de caribous diminuent et se retirent dans leur foyer spirituel, il est peut-être temps que nous demandions aux non-Autochtones de reconnaître leur rôle dans la relation et de la considérer comme un outil de survie pour leurs propres enfants autant que pour les nôtres. Avec la catastrophe continue que sont les changements climatiques, les années à venir pourraient voir une augmentation du nombre de réfugiés de la biodiversité se créer à l’intérieure même du territoire canadien et qui devront quitter leurs terres ancestrales en raison de la perte de viabilité. Il y a tout de même une limite à ce qu’un melon d’eau de 75 $ peut faire pour nourrir une communauté du Nord.

Mitákuye Oyás’iŋ (à toutes mes relations) est une phrase de la langue lakota qui est souvent utilisée pour parler de l’unité, faire un, tous mes proches, nous sommes tous liés ou de toutes mes relations. Souvent, dans la langue anglaise, cette phrase résonne d’une pensée hippie ou elle fait très « enfants de l’amour ». Le plus proche que je pouvais imaginer de ce concept en innu-aimun, ma propre langue, serait « mamu » ou « tous ensemble ». Il serait difficile de traduire d’une langue à une autre sans laisser quelque chose de la culture derrière.

Ajoutez à cela la traduction du Lakota au français à l’innu: trois nations différentes avec trois façons différentes d’exprimer des concepts. Lorsque nous disons « nos terres » en anglais, cela implique souvent une position de possession. Dans les concepts des peuples autochtones, il s’agit davantage de la relation ou de la responsabilité que nous avons envers elles. Le français est une langue de choses et de noms, tandis que les langues autochtones ont tendance à être liées à l’action et aux verbes. La façon dont je me suis présentée au début ne vantait pas mes titres, mais avait le but d’informer les lecteurs à qui j’étais lié et surtout à qui je devais répondre et du bien-être de qui j’étais responsable .

J’ai demandé à ma marraine, Yvette Mollen, une experte de l’innu-aimun, comment nous pourrions exprimer ce concept dans notre propre langue :

“Kassinu auenitshenat tiapishiniht anite etauak – Tous ceux qui sont liés là où je suis.”

Donc, à toutes mes relations, j’espère que nous pourrons être liés par une ancienne compréhension de la terre, pas une que la langue explique comme des ressources et des choses, mais une d’actions et de relations, liées à où nous sommes. J’espère que ce nouveau voyage en collaboration avec la Fondation David Suzuki, en soutenant la gouvernance autochtone des territoires, en honorant les responsabilités des nations autochtones envers les ancêtres et les relations comme celle avec le caribou, nous aidera à enseigner et transmettre ces connaissances à tous ceux qui en ont besoin.