Par David Suzuki

Accès à l'eau potable pour les Premières Nations

(Crédit : Sam Cox via Flickr)

La Première Nation Neskantaga, en Ontario, doit faire bouillir son eau depuis 1995. «Ça fait déjà plus de 20 ans que notre peuple ne peut ni boire l’eau du robinet ni se laver sans avoir des boutons», déclarait le Chef Neskantaga Wayne Moonias aux nouvelles de CBC en 2015. Leur problème d’eau n’est toujours pas réglé.

Ils ne sont les seuls. L’automne dernier, les autorités ont émis 156 avis sur la qualité de l’eau potable chez les Premières Nations au Canada. Plus d’une centaine d’avis sont régulièrement en vigueur, certains depuis des années, voire des décennies. Selon l’enquête de CBC en 2015, «les deux tiers de toutes les communautés autochtones canadiennes ont reçu au moins un avis sur la qualité de l’eau potable à un moment donné au cours des dix dernières années».

Les avis sur l’eau varient selon leur gravité. Un «avis d’ébullition de l’eau » prescrit aux résidents de faire bouillir l’eau avant de la boire ou de se laver. Un « avis de ne pas boire» avertit que l’eau est impropre à la consommation. Un « avis de non-utilisation » signifie que l’eau est impropre à tout usage par l’humain.

L’approvisionnement en eau dans les réserves autochtones est de juridiction fédérale. Un «grave sous-financement» (de l’avis même du gouvernement) des usines de traitement d’eau, des infrastructures, des opérations, de l’entretien et de la formation a conduit à cette situation lamentable. Le Canada n’a ni normes fédérales ni règles contraignantes sur la gestion de l’eau potable des Premières Nations.

Après des années de pression de la part des Premières Nations, des Autochtones et des organismes de justice sociale, le parti Libéral s’est engagé durant la campagne électorale de 2015 à mettre fin aux avis sur l’eau à long terme dans les cinq ans suivant son élection. En 2016, le budget du nouveau gouvernement prévoyait 1,8 milliard $ sur cinq ans, outre les fonds déjà investis dans les infrastructures, le traitement et la gestion de l’eau chez les Premières Nations. Des fonds ont été débloqués pour aider la nation Neskantaga et d’autres communautés, mais l’argent seul ne suffit pas. Si le gouvernement fédéral veut respecter son engagement de faire cesser les avis sur l’eau dans les cinq ans, il doit réformer son système.

La Fondation David Suzuki et le Conseil des Canadiens ont publié une évaluation des progrès du gouvernement dans la concrétisation de son engagement dans neuf communautés autochtones ontariennes, là où l’on a noté le plus grand nombre d’avis sur l’eau au Canada. Le rapport «Glass half empty?» constate que dans trois de ces communautés, les avis ont été levés ou le seront probablement d’ici cinq ans. Les efforts se poursuivent dans trois autres, mais il subsiste des doutes quant à l’atteinte de l’objectif d’ici cinq ans. Les trois dernières risquent de ne pas voir la levée des avis d’ici cinq ans sans une réforme des processus. Par ailleurs, dans une communauté où l’avis avait été levé, de nouveaux problèmes d’eau potable ont surgi, ce qui illustre bien la nécessité de trouver des solutions durables.

Il est inacceptable que tant de Premières Nations manquent d’eau potable et soient exposées à de graves risques pour la santé à cause de l’eau — surtout les jeunes et les aînés — dans un pays où tant de gens tiennent pour acquise l’abondance de l’eau potable. Les Nations Unies reconnaissent l’accès à l’eau potable et à l’hygiène comme un droit humain. De plus, le Canada a d’autres obligations en vertu de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Le rapport conclut que : l’approche trop lourde pour régler le problème de l’eau non potable doit être rationalisée ; les Premières Nations doivent avoir un plus grand pouvoir de décision pour aborder les problèmes d’eau potable spécifiques à chaque communauté ; le gouvernement doit faire preuve de plus de transparence dans la communication des progrès et l’allocation des fonds.

Les auteurs du rapport pressent le gouvernement d’intensifier ses efforts pour faire avancer les initiatives pilotées par les Premières Nations, de s’acquitter de sa responsabilité de fiduciaire envers les Premières Nations, de respecter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et d’assurer le droit de tout être humain à l’eau potable.

Le Safe Water Project, financé par le fédéral, est un bon exemple de projet piloté par une Première Nation. Le Keewaytinook Okimakanak Tribal Council a lancé le projet en 2014 en réponse à des avis sur l’eau à long terme dans quatre de ses six nations membres. Le projet, qui maintient la gestion à l’échelle locale, comprend la formation et la certification de techniciens locaux en eau potable, le soutien opérationnel pendant que les techniciens locaux se préparent à leur certification et la technologie de surveillance à distance de la qualité de l’eau.

La réussite de ce projet illustre les avantages d’une approche locale. Le savoir culturel et traditionnel propre à une communauté fait partie intégrante des solutions durables. Parce que le gouvernement fédéral tient les cordons de la bourse, il mène le bal et néglige souvent le savoir-faire des membres de la communauté. Il faut que cela change.
L’accès à l’eau potable dans les réserves n’est pas simplement un problème autochtone. C’est un droit humain qui nous concerne tous.

Traduction : Michel Lopez et Monique Joly