Par Louise Hénault-Ethier, Chef des projets scientifiques

Molécule de glyphosate

Molécule de glyphosate (Wikimedia Commons)

Tout scientifique est à l’affût des nouvelles publications, particulièrement celles qui mettent au défi notre compréhension des choses. La dépêche de l’Agence Science Presse intitulée « Plus d’OGM ne veut pas dire plus d’herbicides » a piqué ma curiosité scientifique. Mais associé ou non aux organismes génétiquement modifiés, le problème de l’usage accru des pesticides demeure inquiétant. Diligemment, j’ai consulté la publication « Tendances à long terme dans l’intensité et la relative toxicité de l’usage d’herbicides » (traduction libre) dans Nature Communications. Quel bonheur de découvrir l’article en accès libre : pas besoin de payer pour le consulter! Merci à l’auteur qui a déboursé 5 200 $ US pour que ce soit ainsi. En fait, on pourrait aussi remercier la dizaine de géants de l’industrie agrochimique qui soutiennent les recherches du Dr Kniss et qui sont dûment énumérés dans la déclaration de conflits d’intérêts de l’auteur, une pratique honorable de la part des journaux scientifiques.

Pour aller plus en profondeur que les simples tonnages de pesticides épandus dans l’environnement, l’auteur se base sur le nombre de traitements au champ et sur les indicateurs de toxicité aigüe ou chronique pour en estimer les conséquences pour la santé humaine. Je vous aurais bien référé au blogue de Jean-François Cliche pour sa bonne vulgarisation de cette étude, quoique son texte comporte quelques éléments qui peuvent être remis en question.

« Cela dit, cependant, les anti-OGM font souvent valoir que le «problème» avec les OGM est qu’ils ont mené à une explosion des quantités de glyphosate […] utilisés dans nos champs — la Fondation David-Suzuki faisait encore du millage là-dessus pas plus tard que la semaine dernière. »

Ceci est inexact. Notre communiqué se concentre sur un récent rapport de l’Agence canadienne d’inspection des aliments qui a quantifié les teneurs en glyphosate dans les aliments. C’est seulement après la fin du communiqué, dans une section d’information supplémentaire, plus précisément aux lignes 79 et 80 sur 99 que l’on peut lire : « Depuis les années 90, son utilisation est fortement corrélée à l’expansion des cultures génétiquement modifiées pour y résister, comme le maïs et le soya. »

La Fondation n’exprime ici aucune position sur les OGM, on ne fait pas de pouce sur une « lubie idéologique », pour citer M. Cliche. On reprend simplement une observation du Gouvernement du Québec : « Le glyphosate est l’herbicide le plus appliqué au Québec. En raison de l’accroissement de son utilisation dans les cultures de maïs et de soya génétiquement modifiés, ce produit a connu une augmentation phénoménale au cours des dernières années. »

M. Cliche avance encore : « l’étude de M. Kniss montre à quel point tout le tapage que certains groupes font sur le glyphosate peut être mal fondé, justement parce que c’est un herbicide relativement peu toxique. » Plusieurs scientifiques, et même des cours de justice, remettent en question l’intégrité des données, des scientifiques, ou des agences qui défendent le glyphosate. Il s’agit là en fait d’un dossier chaud qui suscite plusieurs controverses que j’ai eu le plaisir d’étudier dans mon examen prédoctoral achevé en 2013. Pour rafraîchir mon analyse de ce dossier que je suis de près, je vous propose quelques éléments d’intérêt plus récents :

  • En 2016, quatorze scientifiques ont publié une déclaration d’inquiétude consensuelle dans Environmental Health notamment parce que le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé au monde, que son usage s’est accru par plus de 100 fois depuis sa mise en marché en 1974, parce qu’il contamine l’environnement de façon ubiquiste, parce que les humains y sont de plus en plus exposés, parce que les doses journalières admissibles établies par les gouvernements sont basées sur une science dépassée et parce qu’il a été identifié par le Centre International de Recherche sur le Cancer comme un cancérigène probable.
  • Des centaines d’Américains poursuivent actuellement Monsanto parce qu’ils sont atteints d’un cancer (lymphome non-hodgkinien) potentiellement associé au glyphosate. Des relations questionnables entre Monsanto et l’Agence américaine de protection de l’environnement ont été révélées en cours de justice.
  • Une étude publiée dans Scientific Reports en janvier 2017 montre qu’une approche multiomique (nouvelle base d’analyse biologique multidimensionnelle) révèle le développement d’une maladie du foie chez les rats exposés à une dose ultra-faible d’herbicide Roundup.
  • En 2017, le Center for Disease Control américain a observé une association entre glyphosate et réduction du poids à la naissance et de la durée des grossesses chez les femmes dans une étude où 91% des femmes enceintes testées avaient du glyphosate dans leurs urines.

Enfin, mes propres recherches sur le glyphosate, réalisées dans le cadre d’un doctorat et publiées sous peu dans la revue scientifique Science of the Total Environment montrent :

1) que le glyphosate appliqué dans les champs au Québec est persistant ;
2) qu’il est lessivé vers les eaux de surface ;
3) qu’il peut s’infiltrer vers la nappe phréatique entraînant une potentielle contamination de nos sources d’eau potable ;

Ces trois premiers points contredisent les conclusions de l’Agence de Réglementation sur la lutte antiparasitaire de Santé Canada.

4) que les bandes riveraines préconisées par Québec sont inefficaces pour intercepter le glyphosate dissout.

D’autres études menées par mes collègues de laboratoire montrent que le glyphosate affecte les communautés de phytoplanctons à des concentrations inférieures aux normes établies par Québec et qu’il entraîne une inhibition de la photosynthèse et un stress oxydatif chez les plantes, une découverte majeure. Bref, aux inquiétudes relatives à la santé précitées, s’ajoute une foule d’autres inquiétudes environnementales.

La Fondation David Suzuki s’inquiète justement des impacts du glyphosate sur la biodiversité, notamment son rôle dans le déclin des plantes d’asclépiades pouvant potentiellement menacer la survie du papillon monarque, une espèce en voie de disparition selon les spécialistes.

La conclusion de M. Cliche, « sans dire que le glyphosate est l’équivalent de l’eau pure (c’est toxique, bien évidemment), il y a des problèmes bien pires que ça à régler et qu’il faudrait peut-être passer à autre chose? » fait fi de données scientifiques clés.

S’appuyer sur les conclusions d’un seul chercheur, de surcroit financé par l’industrie, pour lancer un appel à délaisser un débat de société important est à tout le moins imprudent. Citer hors-propos et accessoirement la Fondation David Suzuki, ou toute autre source, est questionnable d’un point de vue journalistique.

Si le rapporteur spécial au droit à l’alimentation relevant du Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies s’inquiète de la pression indue des industriels agrochimiques sur les décisions gouvernementales en lien avec les pesticides, à la veille de la décision finale sur la réhomologation du glyphosate au Canada, peut-être devrait-on justement alimenter ce débat avec davantage d’évidences scientifiques.