Par David Suzuki avec la contribution de Jode Roberts, directeur de projet Effet Papillon à la Fondation David Suzuki

L’est du Canada a connu une période pour le moins étrange : une nuée de monarques qui survolent les rives de Toronto et des belles dames (souvent confondues avec les monarques) qui envahissent Montréal, pendant le mois de septembre le plus chaud de la région des Grands Lacs. Nous devrions profiter de la présence de ces créatures captivantes pendant que nous le pouvons, car leur avenir — et celui des insectes en général — est incertain.

Cette année, de nombreux Ontariens ont été surpris devant la multitude de monarques. Il est difficile de déterminer la taille de la population durant la migration, mais après deux décennies d’une diminution progressive, le nombre de monarques cet été s’est avéré surprenant. Des centaines de milliers d’entre eux se dirigent actuellement vers Pointe-Pelée, où ils se rassemblent avant de traverser le lac Ontario et d’amorcer leur périple de 4 000 kilomètres qui les ramènera dans les forêts montagneuses du Mexique d’où sont partis leurs arrière-arrière-arrière-grands-parents en mars.

Comment se fait-il que les monarques aient connu un été aussi remarquable ? Depuis quelques années, ils font face à des catastrophes de nature climatique : tempêtes de neige au Mexique, chaleurs accablantes sur lieux de reproduction au Texas, dans le Midwest américain et le sud du Canada. L’usage répandu des herbicides et pesticides a contribué à une chute alarmante du nombre de monarques et de l’asclépiade, la plante hôte dont ils dépendent.

Cette année, tout leur périple s’est déroulé dans d’excellentes conditions. Même l’été anormalement pluvieux qui a causé des inondations sur l’île de Toronto et de nombreuses plages s’est avéré bénéfique, l’abondance de fleurs sauvages ayant fourni aux monarques tout le nectar dont ils avaient besoin pour leur voyage de retour.

L’explication de l’escale des belles dames est différente, bien que liée elle aussi à l’étrange climat de l’été. Les scientifiques pensent que le changement des situations météorologiques et des vents aurait poussé les milliers de papillons à descendre sur la région de Montréal durant leur migration du nord des régions boréales vers le sud des États-Unis.

L’apparition de charmantes créatures comme les monarques et les belles dames masque cependant un problème plus grave : le déclin alarmant d’insectes moins attrayants, comme les papillons de nuit, les lucioles et les syrphes. Les monarques et les abeilles mellifères retiennent de plus en plus l’attention des médias, mais, comme le souligne l’écologiste Joe Nocera de l’University of New Brunswick dans un récent article publié dans le magazine Science, « Nous avons une tendance très nette à ignorer la plupart des espèces moins avenantes ».

Dans cet article, l’auteure Gretchen Vogel décrit ce que les entomologistes appellent le « phénomène du pare-brise ». Plusieurs d’entre nous se souviennent d’avoir eu à nettoyer leur pare-brise maculé d’insectes lorsqu’ils roulaient en campagne. De nos jours, il semble que les conducteurs passent moins de temps à frotter leur pare-brise.

Malgré le caractère empirique de cette diminution des « bibittes sur le pare-prise », des études de plus en plus nombreuses démontrent une baisse des insectes autrefois courants. Une étude publiée dans Science a révélé que la plupart des populations d’invertébrés connus ont chuté de 45 pour cent depuis quarante ans. La Royal Society for the Protection of Birds fait état d’une diminution de 50 pour cent des insectes depuis 1970 au Royaume-Uni. À l’échelle mondiale, on évalue à 40 pour cent la baisse des insectes pollinisateurs.

Le journaliste Tom Spears pose la question dans un article du Ottawa Citizen : « Qui se soucie des bibittes ? » La question est légitime. Nombre d’entre nous ont été élevés dans le dédain et même la peur des insectes. De nombreuses espèces sont toujours mal aimées ou passent sous notre radar.

Nous apprenons à l’école primaire que les abeilles mellifères et les abeilles sauvages pollinisent une grande partie de nos aliments. Nous nous sommes finalement rendu compte des conséquences alarmantes du déclin des pollinisateurs, même s’il est difficile d’en diagnostiquer les multiples causes. Les insectes assurent aussi une vaste gamme de services essentiels : favoriser la santé des sols, assurer le contrôle de nuisibles, fournir une précieuse source de nourriture aux oiseaux… Une étude de 2006 révèle que les insectes sauvages fournissent des services écologiques d’une valeur de 57 milliards $ chaque année.

Au-delà de leur valeur économique, ces espèces sont des éléments irremplaçables de l’univers naturel. Nous devons reconnaître et corriger leur déclin tranquille avant de faire face au prochain « printemps silencieux » (Silent Spring), terme inspiré de l’ouvrage de la scientifique Rachel Carson qui a relevé dans les années 1960 que l’usage massif des pesticides tuait les oiseaux.

Cet automne, je vous encourage à remarquer la présence des insectes autour de vous. Nombre d’entre eux s’envolent vers des contrées plus chaudes ou se retirent dans leurs quartiers d’hiver. Compte tenu des changements climatiques rapides, nous ne savons pas quel effet aura le prochain ouragan, vortex arctique ou mois de septembre à 35oC sur nos insectes préférés et délaissés. Amateurs de monarques, profitez de ce beau moment. Et nous tous, redoublons d’efforts pour rendre notre milieu de vie plus vert et plus résilient.

 

Traduction : Monique Joly et Michel Lopez