Par David Suzuki

Main tenant la terre

(Crédit : Hardi Saputra via Flickr)

L’être humain est une anomalie étonnante. Alors que de nombreuses espèces sont menacées d’extinction, notre population augmente et se complexifie. De l’exploration de l’espace à l’éradication de maladies et autres réalisations remarquables, la curiosité humaine a repoussé les limites de notre univers physique. Pourtant, nous avons du mal à adhérer à des valeurs communes. Plus d’un milliard de personnes vivent dans la pauvreté, les inégalités sociales ne cessent de se creuser et nous sommes confrontés à des enjeux environnementaux sans précédent qui menacent notre survie.

À la lumière de cette situation, des chefs d’État se sont rencontrés en 1992 à Rio de Janeiro, au Brésil, et ont décidé de faire du développement durable un objectif mondial. Désigné sous le nom d’Action 21, ce programme non contraignant a reconnu que les besoins humains actuels ne pouvaient compromettre ceux des générations futures. Les dirigeants ont décrété que les années 1990 constitueraient un « tournant » qui favoriserait les approches multilatérales et la signature par les pays de traités destinés à lutter contre les enjeux mondiaux les plus cruciaux (la Fondation David Suzuki a été mise sur pied en 1990 dans le but d’inciter la société à se bâtir un véritable avenir durable.)

En 2000, les pays se sont entendus sur huit objectifs dans le cadre du Millénaire pour le développement. Ces objectifs visaient à orienter l’action mondiale jusqu’en 2015. Malgré les progrès remarquables enregistrés par certains pays, les résultats ont été mitigés. Les émissions de dioxyde de carbone et leurs effets sur les changements climatiques ont continué d’augmenter, de même que la pénurie d’eau. Cet échec s’explique notamment par le fait que les objectifs ont été négociés par des chefs d’État et des technocrates derrière des portes closes, sans réelle participation des collectivités et des personnes les plus affectées.

Lors d’une nouvelle rencontre en 2015, les dirigeants du monde ont privilégié une approche plus ouverte et plus collaborative qui a permis l’adoption de 17 objectifs de développement durable. Contrairement aux objectifs précédents, ces « objectifs mondiaux » ont établi de nouvelles attentes à l’égard de tous, aussi bien les élus politiques que la société civile, les scientifiques et les citoyens des pays développés et en développement.

Bien que le Canada se classe au 13e rang des 149 pays de l’indice SDG 2016 (qui évalue les progrès enregistrés en regard des objectifs de développement durable), 4,9 millions de personnes au pays vivent dans la pauvreté et plus de quatre millions sont confrontées à l’insécurité alimentaire. Les données sur la violence contre les femmes et la participation des femmes à l’économie ont peu évolué ; le Canada est montré du doigt pour ses violations des droits de la personne à l’égard des 1,4 million d’Autochtones qui traînent de l’arrière dans presque toutes les catégories des objectifs de développement durable, un legs du colonialisme.

L’ancien secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, a placé de grands espoirs dans ces objectifs : « Notre génération peut être la première à mettre fin à la pauvreté — et la dernière génération à lutter contre le changement climatique avant qu’il ne soit trop tard. » Dans le monde entier, soutenus par des organismes tels que ONE, artistes, activistes, chefs religieux et leaders du milieu des affaires, étudiants et scientifiques ont travaillé de concert pour s’attaquer à la pauvreté extrême et aux maladies évitables et pour contrer l’injustice et les inégalités.

Nous assistons également à l’échelle mondiale à un virage majeur vers les énergies renouvelables : 48 des pays les plus vulnérables se sont engagés à faire une transition totale vers les énergies renouvelables dans la foulée de l’Accord historique de Paris. Au Canada, plusieurs communautés autochtones se dotent de microréseaux de production d’énergies renouvelables. Dans le nord de l’Alberta, la Nation Crie de Lubicon entend troquer les sables bitumineux pour l’énergie solaire, grâce à un projet de 80 panneaux solaires qui créera des emplois verts et réduira la dépendance de la communauté aux carburants fossiles.

Les organismes et les entreprises sociales recourent à des technologies novatrices pour faire progresser les objectifs. Lors du Forum économique mondial qui s’est tenu cette année à Davos, en Suisse, Project Everyone a fait équipe avec Pokémon Go pour créer des PokéStops qui mettaient en lumière les enjeux mondiaux les plus pressants. Autre exemple, l’appli Lettuce Grow aide les petits agriculteurs portugais qui peinent à concurrencer les importations en vrac à bas prix à tisser des liens directs avec les consommateurs et, ainsi, à stimuler l’industrie agricole et l’économie locale au Portugal.

Au Canada, il existe un plan d’action pour atteindre les objectifs de développement durable : le manifeste Un bond vers l’avant, appuyé par plus de 46 000 personnes, collectivités et organismes. Dans ma province, le BC Council for International Cooperation a conçu une carte interactive reliant plus de 1 600 groupes issus de la société civile qui cherchent à atteindre les objectifs mondiaux en collaboration avec des citoyens et des promoteurs de changement.

Le message au cœur de ces objectifs mondiaux est simple : ne laissez personne derrière. Nos élus nous ont présenté un plan ambitieux pour les quinze prochaines années. Sa réalisation dépend de nous tous. Les gouvernements ont une lourde responsabilité à cet égard, mais ils ne peuvent concrétiser ces objectifs seuls. Leur réussite repose sur des solutions inclusives et novatrices qui émanent de citoyens actifs, déterminés à améliorer leur milieu.

Traduction : Monique Joly et Michel Lopez