Début du procès La Rose et al. à Vancouver le 25 octobre 2019.

Début du procès La Rose et al. à Vancouver le 25 octobre 2019. (Photo : Trevor Leach / Fondation David Suzuki)

Enfant, je voulais être actrice. Je voulais faire de l’art, raconter des histoires, vivre une vie ancrée dans la fantaisie et l’émerveillement.

Le 20 janvier, le premier ministre Mark Carney a pris la parole à Davos, en Suisse, lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial. Il invoqua Le pouvoir des sans-pouvoir de Václav Havel, rappelant à la salle que le pouvoir ne provient pas de sa véracité, mais bien de la volonté de chaque personne d’agir comme s’il était vrai. Les systèmes ne peuvent perdurer que tant et aussi longtemps que nous agissons comme s’ils étaient réels. Leur fragilité est révélée au moment où une personne refuse d’agir ainsi; dès que le marchand de fruits et légumes retire son enseigne, l’illusion commence à s’effriter.

M. Carney a demandé aux entreprises et aux pays de retirer leurs enseignes.

Mais de mon point de vue, en tant qu’Autochtone, écologiste et jeune femme vivant en pleine crise climatique, les enseignes ont déjà été retirées. Si nous faisons preuve de plus d’honnêteté, nous comprenons toutefois que nous n’avons jamais réellement eu l’autorisation d’afficher ces enseignes. Les peuples autochtones, scientifiques, jeunes, protecteur·rices des terres, environnementalistes, activistes et défenseur·ses refusent cette mascarade depuis des générations. Nous dénonçons depuis longtemps le mensonge disant que l’extraction est inévitable, que le pétrole et le gaz sont synonymes de survie, qu’il n’y a aucune autre façon de vivre.

Le système colonial perdure parce que l’endoctrinement que nous avons subi nous pousse à accepter l’effondrement écologique comme étant normal. L’expansion des énergies fossiles est présentée comme une nécessité économique, l’extraction est rebaptisée « transition », et les territoires sacrifiés sont qualifiés de compromis acceptables. L’industrie pétrolière et gazière a réussi à s’ancrer si profondément dans l’essence du Canada, et d’une grande partie du monde, que la demande d’une transition juste est perçue non pas comme une demande de justice, mais comme une menace à la stabilité économique et à l’ordre politique.

L’expansion des énergies fossiles est présentée comme une nécessité économique, l’extraction est rebaptisée « transition », et les territoires sacrifiés sont qualifiés de compromis acceptables.

Comment briser l’illusion quand les personnes qui ont le plus de pouvoir continuent de répéter les mêmes histoires? Nous continuons de répondre, pas en tant qu’interprètes dans une pièce ratée, mais en tant que personnes insistant pour l’écriture d’une histoire complètement différente.

On nous a rappelé, encore une fois, où se situe le pouvoir dans ce pays. Non pas dans l’impuissance affublée par M. Carney au Canada, et à d’autres pays dépendants des combustibles fossiles, mais dans des décisions concrètes comme le protocole d’entente entre le Canada et l’Alberta, qui positionne le Canada comme une « superpuissance énergétique ». À bien des égards, il s’agit d’un écho canadien, plus poli, du président Donald Trump, qui retire les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat… encore une fois.

La reconnaissance par M. Carney de la crise climatique tout en accélérant la mise en œuvre de grands projets, et son déni, s’appuyant sur le négationnisme pur et simple de Donald Trump, reposent tous deux sur la même hypothèse tacite, à savoir que tout ira bien pour nous, profitant du tampon offert par la richesse, des frontières, et de notre position dans le monde occidental. Ce sentiment de sécurité a toujours été tributaire des personnes dont on autorise la protection, et des personnes dont on autorise le sacrifice au nom du maintien de l’ordre colonial.

Dans le même discours, M. Carney a reconnu une rupture fondamentale dans le soi-disant « ordre international fondé sur des règles », affirmant qu’il ne fonctionne plus tel qu’on nous le présente. Il est plutôt « un système où s’intensifie la rivalité entre les grandes puissances, où les plus fortes d’entre elles agissent selon leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme un moyen de coercition ».

Les violations des droits de la personne sont jugées acceptables tant qu’elles favorisent la croissance économique, la sécurité des ressources ou le positionnement géopolitique.

Cet ordre est censé reposer sur le multilatéralisme, la souveraineté, la règle de droit et les droits de la personne. Pourtant, dans les faits, le Canada reproduit cette logique coercitive partout au pays par l’intégration de l’économie extractiviste, l’utilisation du commerce, du développement des ressources et des flux de capitaux pour consolider le pouvoir de l’État tout en contournant ses responsabilités juridiques. Malgré son appui à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et son engagement à la mettre en œuvre, le Canada ignore régulièrement la souveraineté autochtone et transforme le consentement libre, préalable et éclairé en une simple case à cocher dans la procédure, alors qu’il constitue plutôt une norme juridique contraignante.

Les violations des droits de la personne sont jugées acceptables tant qu’elles favorisent la croissance économique, la sécurité des ressources ou le positionnement géopolitique. Ces préjudices ne sont pas accidentels; ils sont structurels et sont subis de façon disproportionnée par les communautés noires, autochtones et autres communautés racisées. Ce qu’on nous présente comme la prospérité nationale est, en réalité, la continuation, dans notre propre pays, d’un ordre international brisé, d’un ordre qui traite la terre comme une marchandise, la loi comme une souplesse, et la vie comme pouvant être sacrifiée au service de l’extraction.

Les jeunes écologistes vivent avec l’inquiétude constante face à l’évolution de la crise climatique, tout en étant conscient·es que le colonialisme et l’extractivisme en sont les moteurs. Nous avons hérité d’une crise conçue pour nous épuiser, pour normaliser les territoires sacrifiés et pour que la survie soit le seul objectif possible. D’une certaine façon, c’est réussi. Mais d’un autre côté, cela nous a radicalisé·es, nous poussant à affronter les gouvernements, les entreprises et les systèmes économiques fondés sur l’extraction, de sorte que les générations suivantes ne naîtront pas en pleine gestion de crise, mais plutôt dans un monde où rêver est à nouveau possible.

Il doit être épuisant de maintenir l’ordre colonial et de trouver de nouvelles façons de dérober les enfants de leur avenir en affirmant qu’il s’agit de « croissance ».

Il doit être épuisant de maintenir l’ordre colonial et de trouver de nouvelles façons de dérober les enfants de leur avenir en affirmant qu’il s’agit de « croissance ». Cette réalité redéfinit la vie des enfants et des jeunes, en particulier celles et ceux qui portent déjà le fardeau de l’effondrement du climat, des politiques injustes et de la montée de la xénophobie. Elle modifie non seulement les conditions de notre vie, mais aussi la direction de notre avenir. Ce schéma se répète tout au long de l’histoire : le futur possible est limité tôt dans la vie, la résistance est rendue plus difficile et l’injustice est maintenue. Comment pouvons-nous nous battre quand on nous force à vivre dans un état constant de survie?

Le fait de s’engager dans des activités de plaidoyer, c’est-à-dire être activiste ou protecteur·rice de la terre et de l’eau et lutter contre l’injustice, est une façon noble de vivre, mais cela n’efface pas le deuil que nous devons faire des vies que nous avions imaginé vivre étant enfants. À cette époque, nous pouvions rêver avec imagination, espoir et joie, sans vivre dans la peur constante que des feux de forêt et des inondations ne surviennent, ou que la politique et le droit international ne soient traités comme de simples suggestions.

Alors que nous protégeons les territoires et les eaux, que nous devenons scientifiques, avocat·es, politicien·nes et dirigeant·es, nous ne pouvons pas laisser le deuil nous dérober de notre émerveillement, notre espoir ou notre fantaisie. La joie radicale devient un acte de résistance, un refus de laisser le deuil être le seul héritage que nous portons, et un refus de laisser des systèmes fondés sur des territoires volés nous enlever notre capacité à espérer.