
Lisa Qiluqqi Koperqualuk, Sabaa Khan et Liz Pijogge lors des négociations pour un traité international contre la pollution plastique (INC-2) à Paris en 2023. (Photo : Fondation David Suzuki)
Cet article a été initialement publié dans Women in International Law Vol. 5, Völkerrechtsblog, le 6 mars 2026.
Le monde des négociations juridiques internationales est souvent considéré comme un monde de neutralité et de technocratie; l’art de mettre entre parenthèses, d’ajouter des notes de bas de page et de gérer minutieusement l’ambiguïté. Mais sous les processus formels et le langage consensuel que nous voyons dans les textes des traités se trouve l’expérience plutôt chaotique et humaine des négociations, expérience où les voix des mères ont constamment et puissamment souligné la responsabilité des gouvernements à travers les générations. Elles ont ainsi forcé la communauté internationale à voir et à entendre, à travers la mémoire de la maternité, les soins et les demandes de justice, les impacts souvent brutaux des actes et omissions de souveraineté.
Les mères façonnent depuis longtemps le droit international, même lorsque la loi refuse de les reconnaître comme des parties prenantes faisant autorité. Elles l’ont fait à la fois en tant que personnes au sein des institutions (scientifiques, diplomates, négociatrices, défenseuses) et en tant que personnes externes aux institutions dont l’expérience vécue a forcé ces institutions à ouvrir des portes qu’elles préféraient garder fermées. C’est ce qui ressort le plus clairement de l’évolution du droit international de l’environnement : du leadership fondateur de Gro Harlem Brundtland à la Commission mondiale sur l’environnement et le développement qui a ancré le principe (désormais juridiquement fondamental) du développement durable dans le droit international, au travail de Berta Cáceres, militante des droits des autochtones (sources en anglais). Son assassinat a suscité un examen approfondi de la situation des gens se portant à la défense des droits de la personne au Honduras et a profondément influencé les efforts internationaux liant la protection de l’environnement et les droits de la personne, y compris la résolution historique de l’ONU de 2019 sur la protection des gens défendant les droits de la personne environnementaux.
Reconnaître le rôle des mères dans ce contexte ne consiste pas à idéaliser les soins ou à rendre les femmes essentielles; c’est reconnaître que la prestation de soins, pour les enfants, les communautés et les écosystèmes, produit des connaissances que le droit international a historiquement rejetées, car elles étaient considérées comme émotionnelles, anecdotiques ou non scientifiques. Et pourtant, ces connaissances se sont à maintes reprises avérées fondamentales pour la portée et l’ambition croissantes du droit international. Bien que la prestation de soins soit généralement considérée comme une forme invisible et non rémunérée de travail réservée à la sphère privée, elle s’étend également au domaine hautement public des négociations internationales sur l’environnement.
Reconnaître le rôle des mères dans ce contexte ne consiste pas à idéaliser les soins ou à rendre les femmes essentielles; c’est reconnaître que la prestation de soins, pour les enfants, les communautés et les écosystèmes, produit des connaissances que le droit international a historiquement rejetées, car elles étaient considérées comme émotionnelles, anecdotiques ou non scientifiques.
La défense sur le terrain : le droit international au-delà de la table de négociation
Les mères façonnent le droit international non seulement dans les espaces institutionnels formels, mais aussi sur le territoire lui-même. Au Canada et dans le monde, les mères autochtones ont été sur les premières lignes de la résistance aux projets d’extraction qui menacent l’eau, les terres ancestrales et la santé des générations futures. Les femmes dirigeantes de Wet’suwet’en, par exemple, ont agi en tant que défenseuses des terres, prestataires de soins et actrices juridiques, faisant valoir le droit autochtone face au pouvoir de l’État et des entreprises. Les mères autochtones qui défendent la terre et l’eau respectent des ordres juridiques qui précèdent et contestent les systèmes juridiques coloniaux, et bien qu’elles soient fréquemment criminalisées et surveillées, leur résistance évalue et façonne continuellement l’interprétation évolutive du consentement, de l’autodétermination, de la souveraineté et de la protection de l’environnement par les états.
Le droit international privilégie depuis longtemps certaines formes de connaissances : les données quantitatives, la modélisation économique et l’évaluation des risques des entreprises. Les connaissances fondées sur les soins, notamment comment la pollution affecte la grossesse, comment les toxines s’accumulent chez les enfants et comment la dégradation de l’environnement fractionne la vie communautaire, ont été traitées comme un simple complément. Et pourtant, ce sont précisément ces connaissances qui mettent en lumière les échecs des cadres juridiques existants.
De l’Arctique à Genève : les mères en tant que détentrices de connaissances
Le régime mondial régissant les produits chimiques et les déchets toxiques ne découle pas uniquement de comités de spécialistes nommés par le gouvernement; il a débuté avec les observations des mères inuites dans l’Arctique. Bien avant que les polluants organiques persistants ne deviennent une catégorie définie en droit international, les femmes inuites ont observé plus de maladies chez leurs enfants, une contamination dans le lait maternel et des changements chez les animaux qui soutenaient leurs communautés. Les mères ont été les premières à constater l’effet des toxines se déplaçant dans les systèmes alimentaires, dans les corps et à travers les générations. Leurs observations ont détruit la croyance confortable selon laquelle la pollution était locale et qu’elle pouvait être contenue. Les mères inuites ont contribué à améliorer la compréhension scientifique mondiale du fait que ni les produits chimiques ni leurs conséquences ne respectent les frontières. Les expériences vécues par les mères inuites sont ainsi devenues un catalyseur pour la réglementation mondiale des polluants organiques persistants (POP) et ont orienté les négociations qui ont abouti à la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants. La présidente internationale du Conseil circumpolaire inuit de l’époque, Sheila Watt-Cloutier, a mis l’accent sur la maternité et la santé lors de la première session de pourparlers, rappelant à plus de 100 pays négociateurs qu’« [Un] enfant inuk empoisonné, une région Arctique empoisonnée et une planète empoisonnée sont une seule et même chose » (source en anglais).
Les connaissances des femmes autochtones de l’Arctique ont également été essentielles pour le renforcement de la compréhension scientifique mondiale de la contamination par le mercure et pour l’adoption de la Convention de Minamata visant à protéger la santé humaine et environnementale de la pollution par le mercure, convention ratifiée par 153 pays à ce jour.
Les mères jouent donc un double rôle de témoins et d’architectes en ancrant les cadres juridiques dans la réalité tout en les poussant vers une plus grande ambition.
En ce sens, l’histoire des Conventions de Stockholm et de Minamata montre que les connaissances des mères n’ont pas seulement corroboré les découvertes après coup; leurs connaissances et leurs collaborations scientifiques approfondies avec le Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique et le Conseil de l’Arctique ont stimulé et remodelé l’architecture même de la gouvernance environnementale internationale. Comme l’ont souligné le Conseil de l’Arctique (source en anglais) et le gouvernement du Canada, les préoccupations des Autochtones de l’Arctique étaient fondamentales dans la volonté politique en faveur des traités et dans l’orientation de leur logique réglementaire. Ainsi, les mères inuites ont simultanément eu un rôle externe, car elles étaient exclues des espaces formels de prise de décision, et un rôle d’autorité épistémique dont les idées ont forcé ces espaces à évoluer dans leurs approches de gouvernance environnementale mondiale et de justice.
La même dynamique est présente aujourd’hui dans les négociations en vue d’un traité mondial sur les plastiques. Les négociations sur les plastiques sont souvent dominées par des débats techniques : définitions des polymères, hiérarchies des déchets, règles commerciales, restrictions chimiques et objectifs de recyclage. Ces conversations sont détachées des réalités des personnes qui vivent réellement les effets de la pollution plastique. Pendant les pourparlers sur le traité sur les plastiques, des mères autochtones des communautés de première ligne de l’Arctique et d’ailleurs, ont exigé d’être incluses en tant que participantes actives dans les négociations du traité, appelant les gouvernements à mettre fin aux dommages considérables, envahissants et disproportionnés de la production pétrochimique et plastique sur leurs familles et leurs communautés (sources en anglais).
À l’instar du monde du droit international de l’environnement, les décisions des tribunaux régionaux des droits de la personne (comme les peuples autochtones Kichwa de Sarayaku c. l’Équateur) et les résultats d’autres « stratégies de succès contre la violence » juridiques ou plus vastes menées par des femmes défenseuses de l’environnement démontrent que les mères, par leurs témoignages et leur activisme à de multiples échelles, forcent les organismes législateurs à reconnaître l’écart entre les engagements formels et les conséquences vécues (sources en anglais). Elles remettent en question l’idée que l’incrémentalisme est acceptable lorsque la santé des enfants est menacée, et elles exposent l’échec des approches réglementaires qui priorisent la commodité pour les entreprises plutôt que la santé humaine. Les mères jouent donc un double rôle de témoins et d’architectes en ancrant les cadres juridiques dans la réalité tout en les poussant vers une plus grande ambition.
Redonner le droit international à la prochaine génération
Si les mères ont progressivement façonné le droit international par le soin et la responsabilité, alors l’infiltration croissante du pouvoir des entreprises dans le processus législatif à toutes les échelles représente un affront profond à leur rôle d’actrices normatives. Les entreprises dominent de plus en plus les négociations environnementales, comme nous le voyons par la présence croissante de représentantes et représentants de l’industrie des combustibles fossiles aux COP sur les changements climatiques et même aux négociations du traité sur les plastiques (sources en anglais). Elles considèrent la pollution comme un problème de gestion plutôt que comme une question de droits de la personne et de justice sanitaire. Elles accordent la priorité à l’accès aux marchés et aux engagements volontaires plutôt qu’aux obligations contraignantes et aux mécanismes de responsabilité publique robustes. Ce faisant, elles défendent des intérêts fondamentalement opposés à la prestation de soins.
Pour les mères, la pollution causée par les combustibles fossiles et la production industrielle de plastiques et de produits chimiques représente une menace existentielle croissante. En revanche, la domination du droit international par les entreprises normalise l’exposition, retarde l’action et externalise les dommages causés aux enfants et aux générations futures. Ce système demande aux prestataires de soins d’accepter le risque afin que les profits puissent se poursuivre sans interruption. Il considère la santé des enfants comme négociable, et non comme un droit fondamental.
Pour les mères, la pollution causée par les combustibles fossiles et la production industrielle de plastiques et de produits chimiques représente une menace existentielle croissante. En revanche, la domination du droit international par les entreprises normalise l’exposition, retarde l’action et externalise les dommages causés aux enfants et aux générations futures. Ce système demande aux prestataires de soins d’accepter le risque afin que les profits puissent se poursuivre sans interruption. Il considère la santé des enfants comme négociable, et non comme un droit fondamental.
Les mères ont toujours contribué à l’élaboration du droit international en tant qu’observatrices, perturbatrices et visionnaires. Mais pour que le monde du droit international les reconnaisse pleinement, il faut résister à l’emprise des entreprises, valoriser l’expérience vécue comme savoir juridique et considérer la responsabilité intergénérationnelle comme principe juridique fondamental. Il faut ainsi reconnaître que les soins sont un fondement du droit. Les principes fondamentaux qui ont structuré le droit international, c’est-à-dire la souveraineté de l’État, l’intérêt national, la croissance économique et le contrôle territorial, ont créé un monde d’intérêts concurrents. Cependant, pour que les soins soient réellement fondamentaux, ce paradigme doit changer. Le droit devrait reconnaître la relationalité et intégrer la responsabilité des générations envers les prochaines en tant que principe organisateur central, structurant les domaines social, économique et environnemental. Cette réorientation transformerait l’objectif du droit international; il ne se limiterait pas à gérer des intérêts concurrents, mais maintiendrait activement les conditions nécessaires à la santé planétaire dont dépend notre avenir collectif.