La décision du gouvernement québécois de reporter de cinq ans son objectif de réduction des gaz à effet de serre, parallèlement à son projet de nouvelle législation visant à accélérer les projets dits « d’intérêt national », témoigne d’une érosion croissante de la responsabilité environnementale et du contrôle démocratique. Ces mesures sont justifiées par la nécessité de préserver la compétitivité économique et de protéger le commerce, en particulier avec les États-Unis, mais cette approche du gouvernement actuel repose sur une incompréhension fondamentale de la crise climatique et de l’intérêt public.
Sur l’île de la Tortue, les frontières n’empêchent pas la pollution, les impacts climatiques ou la perte de la biodiversité.
Repousser l’action climatique ne réduit pas l’ampleur de la crise, cela ne fait que l’aggraver. Le Québec n’évite pas de réduire ses émissions, il ne fait que repousser la réduction dans le futur, réduisant ainsi la marge de manœuvre pour agir et augmentant les coûts sociaux, économiques et écologiques du report. Il ne s’agit pas là d’une gouvernance pragmatique, mais d’un choix politique visant à reporter la responsabilité alors que la pollution atmosphérique causée par le carbone ainsi que d’autres dommages environnementaux continuent de s’accumuler.
Les objectifs climatiques ne sont pas des stratégies de marketing ambitieuses. Il s’agit d’engagements juridiques, politiques et moraux envers le public. Lorsque les gouvernements réduisent leurs ambitions sans démontrer comment les impacts seront évités ou qui en assumera les coûts, ils sapent la confiance du public et la légitimité démocratique. On demande aux Québécoises et Québécois d’accepter des objectifs moins ambitieux sans leur montrer comment leur santé, leur environnement et leur avenir seront protégés en échange. Il est difficile de voir en quoi l’intensification des échanges commerciaux avec les États-Unis — un territoire qui tue sa propre population en affaiblissant la législation et la gouvernance environnementale nationale et internationale — est dans l’intérêt public du Québec, comme le prétend le gouvernement actuel.
Repousser l’action climatique ne réduit pas l’ampleur de la crise, cela ne fait que l’aggraver.
Parallèlement, le projet de loi du Québec visant à accélérer les projets d’« intérêt national » sonne l’alarme pour la démocratie environnementale. Présenter les grands projets d’infrastructure et d’exploitation des ressources comme des enjeux urgents sert souvent à justifier une participation publique réduite, des évaluations environnementales affaiblies et un plus grand pouvoir discrétionnaire de l’exécutif. Cependant, ces mécanismes ne sont pas des obstacles bureaucratiques, mais des garanties destinées à assurer que les décisions entraînant des conséquences environnementales à long terme soient soumises à un examen minutieux, à des preuves et au consentement du public.
Cette concentration du pouvoir reflète les tendances qui se dessinent partout en Amérique du Nord, où la gouvernance environnementale est de plus en plus façonnée par des décisions exécutives plutôt que par des processus transparents et participatifs. Les accords commerciaux et économiques sont négociés à huis clos, soustraits au contrôle public une fois ratifiés, et traités comme des cadres intouchables qui priment sur les préoccupations environnementales et sociales. On dit aux Québécoises et Québécois que ces accords sont nécessaires, mais on leur montre rarement comment leurs intérêts y sont protégés. C’est là la boîte noire de la gouvernance commerciale, dans laquelle le Québec s’enfonce de plus en plus.
Cette concentration du pouvoir reflète les tendances qui se dessinent partout en Amérique du Nord, où la gouvernance environnementale est de plus en plus façonnée par des décisions exécutives plutôt que par des processus transparents et participatifs.
Dans ce contexte, la préoccupation déclarée du gouvernement de veiller à ce que le commerce avec les États-Unis se poursuive sans heurts est particulièrement troublante. Le commerce est un outil, pas un principe directeur. Il ne peut justifier une baisse des ambitions climatiques ou un affaiblissement des processus démocratiques. Lorsque la protection de l’environnement est présentée comme un inconvénient dans les relations commerciales plutôt que comme une responsabilité partagée sur un continent aux écosystèmes interconnectés, les gouvernements renversent les valeurs mêmes qu’ils prétendent défendre.
La logique de l’économie forteresse s’effondre sur un continent partagé. La pollution ne respecte pas les frontières. L’affaiblissement de la responsabilité environnementale dans un territoire entraîne des répercussions négatives pour les autres par le biais de l’air, de l’eau et des chaînes d’approvisionnement. L’idée selon laquelle le Québec doit diluer ses engagements environnementaux pour rester compétitif est non seulement fausse, mais aussi dangereuse. Elle accélère une course vers le bas qui expose davantage les communautés à la pollution et rend les gouvernements moins responsables.
L’idée selon laquelle le Québec doit diluer ses engagements environnementaux pour rester compétitif est non seulement fausse, mais aussi dangereuse.
Il ne peut y avoir de rois dans la gouvernance environnementale. Aucun exécutif, qu’il soit à Washington, Ottawa ou Québec, ne devrait pouvoir réécrire les engagements climatiques, contourner la participation publique ou redéfinir l’intérêt public par décret. Pourtant, c’est précisément le modèle de gouvernance qui est en train d’être normalisé : autorité centralisée, transparence réduite et diminution des moyens dont disposent les communautés pour contester les dommages environnementaux.
Le Québec se trouve à une croisée qui déterminera la qualité de vie des enfants d’aujourd’hui et des générations à venir. Il peut aligner sa politique climatique sur la science, renforcer la démocratie environnementale et insister pour que le commerce s’inscrive dans des limites claires et applicables d’intérêt public. Ou il peut continuer sur une voie où les décisions sont prises à huis clos, où l’action climatique est retardée et où la responsabilité est considérée comme superflue.
Le Québec se trouve à une croisée qui déterminera la qualité de vie des enfants d’aujourd’hui et des générations à venir.
Les Québécoises et Québécois devraient rejeter cette dernière option. La durabilité et la démocratie ne sont pas des obstacles à la prospérité, elles en sont le fondement.
