
La réciprocité est un élément essentiel de la vision du monde dans de nombreuses cultures autochtones, y compris celles du Canada. Les relations entre les gens, les territoires, l’eau et tous les êtres vivants créent un réseau de connexions qui soutiennent toutes les formes de vie. Le concept de réciprocité reconnaît l’importance associée au fait que ces liens et valeurs donnent et reçoivent en parts égales dans chacune de ces relations.
Notre société occidentale industrialisée moderne ne fonctionne pas en accord avec cette vision des relations réciproques. Depuis longtemps, nous prenons plus de nos terres et de notre eau que nous n’en donnons en retour, souvent sans en comprendre les conséquences. La biodiversité et les espaces naturels du monde entier subissent une pression de plus en plus importante alors que l’extraction des ressources et le développement industriel se poursuivent. Cela entraîne une réduction des fonctions et des services fournis par les écosystèmes, y compris la filtration de l’eau, le stockage du carbone, la régulation de la température, la prévention des inondations, l’approvisionnement alimentaire et plus encore. De nombreux peuples autochtones au Canada vivent sur les premières lignes du développement industriel et subissent directement ses impacts. En habilitant les peuples autochtones à reprendre la gouvernance de leurs terres et de leurs eaux et en intégrant leurs savoirs et leurs visions du monde dans l’intendance, nous avons une énorme occasion de lutter contre la crise de la biodiversité et de faire progresser la réconciliation.
La Fondation David Suzuki aide les peuples autochtones du Canada à diriger l’intendance de leurs territoires en priorisant leurs savoirs et leurs valeurs traditionnelles. La Fondation fournit un soutien technique dans les domaines où les capacités des communautés sont limitées afin de réunir la science occidentale et les savoirs traditionnels pour planifier la conservation, la restauration et l’utilisation durable des terres sur leurs territoires. Notre approche accorde la priorité à la protection et à la restauration d’écosystèmes sains pour soutenir des communautés saines. Dans le cadre de ce programme, connu sous le nom d’intendance fondée sur la nature, nous travaillons avec plusieurs communautés des Premières Nations au Canada pour mettre de l’avant leurs visions de la conservation et de l’intendance sur leurs territoires.
Dans la forêt boréale, nous avons cartographié les impacts cumulatifs de diverses activités industrielles, dont l’exploitation minière, la construction de routes et la foresterie, sur la santé des écosystèmes dans les territoires des nations partenaires. Lorsque les différentes activités sont superposées, il reste très peu de zones intactes (voir la figure 1 : Intégrité du paysage dans une zone de gestion forestière de la forêt boréale de l’Est du Canada). Cela souligne l’importance de protéger ces zones et d’empêcher l’extraction des ressources pour conserver les écosystèmes et les réseaux interconnectés d’organismes et de fonctions qui s’y trouvent.

Figure 1 : Carte de l’intégrité des écosystèmes, une mesure de l’ampleur de l’impact des activités industrielles sur les écosystèmes, dans une zone de gestion forestière de la forêt boréale de l’Ontario, au Canada. La carte en médaillon en bas à gauche montre une vue agrandie de l’intégrité dans une partie de la zone de gestion.
De concert avec une nation partenaire sur la côte ouest du Canada, nous travaillons à évaluer le réseau existant d’aires protégées sur leur territoire et à déterminer les possibilités d’étendre et de renforcer ces protections d’une façon qui sera significative pour la nation (voir la figure 2 : Aires protégées et conservées dans la région côtière de la Colombie-Britannique, au Canada). À l’heure actuelle, la nation ne participe pas à la gouvernance ou à la prise de décisions concernant les aires protégées se trouvant sur son territoire, et de nombreuses valeurs culturelles et écologiques ne sont pas bien représentées dans ces aires protégées. Par exemple, seulement 22 % de la longueur totale des cours d’eau où le saumon se reproduit sont protégés.
Le saumon est un lien vital entre les écosystèmes marins, d’eau douce et terrestres, car il transfère des nutriments à l’intérieur des terres à partir de l’océan quand il migre pour se reproduire dans les cours d’eau douce. D’un point de vue culturel, il est un symbole fort et une source importante de nourriture pour les Premières Nations côtières. L’identification de lacunes comme celles-ci met en évidence les occasions d’établir des aires protégées et d’améliorer la gestion des aires protégées existantes.

Figure 2 : Carte des aires protégées et conservées dans la région côtière de la Colombie-Britannique, au Canada.
Cultiver les relations et la réciprocité avec le territoire et l’eau implique non seulement de protéger la nature pour réduire ce que nous prenons, mais aussi de donner en retour. Dans les paysages fortement touchés par le développement industriel, les travaux de restauration visant à redonner l’intégralité de la diversité et des fonctions aux écosystèmes dégradés sont essentiels pour la survie des paysages sains. Pour les nations dont les territoires ont été fortement touchés, nous avons défini des zones prioritaires de restauration où les impacts ont été relativement minimes et où des valeurs écologiques et culturelles importantes pourraient être renforcées par les efforts de restauration (voir la figure 3 : Une prise de vue le long d’un élément de perturbation linéaire dans une forêt). Les écosystèmes restaurés favoriseront une faune et des communautés saines à mesure que ces nations passeront de la planification à la restauration sur le terrain.

Figure 3 : Une prise de vue le long d’un élément de perturbation linéaire, où des arbres ont été retirés de la forêt.
La conservation dirigée par les Autochtones se révèle très efficace pour promouvoir la biodiversité et produire des résultats climatiques positifs tout en soutenant les communautés. En habilitant les Premières Nations à diriger les efforts de conservation et de restauration, nous faisons en sorte que leurs valeurs et leurs points de vue sont intégrés à l’intendance du territoire et de l’eau. L’intégration des concepts de réciprocité et d’interconnexion dans la façon dont nous gérons le territoire, en plus d’autres enseignements autochtones, améliore les résultats écologiques qui profitent aux populations des communautés locales et du monde entier.